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12/06/2013 11:26 EDT | Actualisé 12/08/2013 05:12 EDT

Les poèmes primés en 2012 : <em>Les ciels minuscules </em>de Thomas Mainguy

Originaire de la ville de Québec, Thomas Mainguy rédige une thèse de doctorat sur l'ironie et la poésie et se passionne pour le vélo. Le jury du Prix de poésie 2012, composé de Paul Bélanger, Joséphine Bacon et François Turcot, a salué son « écriture aboutie qui crée, à chaque moment, un surgissement qui nous saisit ».

I

Assises au bout de la baignoire,
dans l'angle mort, vécurent les servantes.
L'improvisateur dans le nuage les rameute à présent.
En voici une qui attend ton signal
- le pliage du genou gauche - pour s'exécuter.
Et le voici qui émerge à la surface de l'eau,
rond comme l'île de ton enfance?1.
Rassure-toi, elle rasait les empereurs romains
qui levaient sur elle des mains violentes.
Sur le menton, la lèvre, la mâchoire, la joue,
le passage de la lame procure les sensations exclusives
aux consciences planes et assoupies - Ta tête roule.


1. Vers emprunté à Alain Grandbois (Les îles de la nuit, Montréal, Typo, coll. « Poésie », 1994, p. 43.)

II

Le chien couché sur la paillasse ouvre les yeux,
redresse l'oreille quand l'appel de son nom interrompt sa vacance.
Camarade amolli par le bourdonnement du temps nul et celui
du sang dans les muscles épais. Ça ressemble
au vieil engin qu'on laisse tourner pour éviter qu'il ne reparte jamais.
La clarté frissonnante où son œil flotte,
comme le matin que la neige éclaircit,
est plus claire encore que la lumière
sans laquelle on ne peut rien voir.
Ainsi la mort qui régresse au centre de la mort.

III

Le nuage lime le bandeau d'arbres qui enclot l'étendue
- l'œil étudie sa géologie mobile?;
le lac par la perspective aplati se nomme Édouard.
Et le feu sur la rive orientale mûrit comme s'arrête
le quatuor de scies mécaniques à l'extrémité de sa mesure.
On guette l'animal intermittent qui migre vers la nuit personnelle?:
la luciole pilote au milieu de cet estuaire.

La clarté nettoie le corridor vide?;
la poussière en suspension scintille - l'œil s'abreuve de ces restes.
La forêt émerge au fond, l'autre société que tu fréquentes,
préludée par le ramage des sapins et des bouleaux
qui économisent en hauteur et vivent serrés.
Voici la lumière qui t'échoit -
laisse les soupçons pousser sur cette berge, coupe leurs branches,
mâche les feuilles et n'avale rien.

IV

Le chien dort sur son tapis de laine
qui est son cercle et le centre
de la pièce. Tu imagines en le regardant
que son corps est en soi un cosmos
et qu'en remuant la patte, ce sont des univers entiers
qui se mettent à trembler sans que le tien bouge
Et quand tu prolonges cette pensée comme le chanteur
tient sa note, l'effet se compare à la coulée du galet
dans les eaux du lac après le dernier bond
- une irréversible descente et inhabitée.

V

La nuit tombe dehors et la forêt gigantesque est un continent
que les facteurs de l'insomnie sillonnent
au pas réglé des aiguilles de la montre.
On trouve peut-être ici moyen de nourrir
l'idée qu'un monde attend d'être restauré.
Mais il est tard. Ne rallume pas la lampe, ne sors pas les cartes?;
espère seulement
débusquer la lézarde du chemin
que font les plantes bleues jusqu'à l'étang, là où se désaltèrent
des êtres transparents comme le ciel minuscule d'un souvenir perdu.

VI

Tu possédais la force négligeable
et par là immense d'être heureux pour rien.
Qu'as-tu abandonné que tu n'avais
déjà perdu au moment où tu tournais
ton espérance vers la mort et son inviolable amnésie??
- L'assurance qu'un autre sort est possible.
Une force plus terrible s'acharne pourtant
à faire du petit reste de toi-même
la plus exigeante raison de vivre.

Originaire de Québec, Thomas Mainguy habite à Montréal, où il rédige une thèse de doctorat en littérature à l'Université McGill. Il a publié des critiques et des poèmes dans différentes revues, ainsi que Totem, un livre d'art réalisé en compagnie du peintre et graveur François Vincent (Éditions du Braquet, 2009). Toute proposition d'ordre cycliste l'entraîne sans difficulté à quitter sa table de travail.