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06/05/2013 04:55 EDT | Actualisé 06/07/2013 05:12 EDT

Mort d'Andreotti "l'inoxydable", dernier grand de la Démocratie chrétienne

L'ancien président du Conseil italien Giulio Andreotti est mort lundi à 94 ans: "l'inoxydable" était le dernier survivant, brillant et contesté, d'une Démocratie chrétienne qui a gouverné l'Italie d'après-guerre, lui redonnant son rang européen, non sans compromissions.

"Avec lui disparaît un acteur de tout premier plan de la vie publique nationale pendant plus de 60 ans", a réagi le chef du gouvernement Enrico Letta.

Le président Giorgio Napolitano a salué un homme d'Etat "qui a joué un rôle de grande importance pour les institutions et a représenté, avec une continuité exceptionnelle, l'Italie dans les relations internationales et dans la construction européenne".

Le Romain Andreotti, qui allait quotidiennement à la messe et connaissait de nombreux prélats au Vatican, était une silhouette inoubliable des deux côtés du Tibre: yeux pétillants derrière ses lunettes à monture carrée, bossu, la répartie cinglante, il était considéré comme un "Machiavel".

Entré au Parlement en 1945, sénateur à vie depuis 1991, il participait encore récemment aux travaux de la chambre haute.

L'"andreottisme" désigne une manière de faire la politique. Andreotti, qui a été sept fois président du Conseil, et se positionnait à droite de la DC, aura été huit fois à la Défense, cinq aux Affaires étrangères, deux aux Finances, deux au Budget, deux à l'Industrie, une au Trésor, une à l'Intérieur, une aux Biens culturels, et une aux Politiques communautaires.

Appelé au gouvernement une première fois en 1972, Andreotti emporte dans la tombe beaucoup de secrets de l'Italie de la Guerre froide et des Années de plomb, notamment sur les liens avec le Vatican.

L'Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, a d'ailleurs rendu hommage "à son intelligence et son ironie reconnues aussi bien par ses partisans que ses adversaires" et à son "respect des institutions".

Ses imposantes archives, ouvertes seulement à des chercheurs sur autorisation, sont aussi attendues que redoutées.

"On me met tout sur le dos, sauf les Guerres puniques parce que j'étais trop petit", avait lancé avec son humour corrosif celui qu'on surnommait "le Pape noir", "Belzébuth", "le Divin Giulio" ou "le Richelieu italien", selon les sympathies ou les haines qu'il suscitait.

Pour l'ancien président du Conseil de centre gauche Massimo D'Alema, disparaît "un des acteurs majeurs de l'après-guerre", tandis que Romani Prodi voit en lui "un homme d'Etat qui a marqué les phases les plus importantes de l'histoire politique de l'après-guerre".

Le président du Parlement européen (PE) Martin Schultz a estimé que "l'Italie perd un morceau de son histoire, un leader controversé mais brillant". Le président du Parti populaire européen (PPE) Wilfried Martens et le chef du PPE au PE, Joseph Daul, se sont dit "attristés".

Le département d'Etat a salué un "ami des Etats-Unis", tout en "laissant le peuple italien et les historiens juges de son héritage".

L'opinion publique lui a reproché son intransigeance dans l'affaire de l'enlèvement du chef de la DC Aldo Moro en 1978, retrouvé assassiné: chef du gouvernement à l'époque, M. Andreotti avait refusé toute négociation avec les Brigades Rouges.

Sa collusion supposée avec la mafia reste non élucidée. Andreotti qui a toujours protesté de son innocence, s'est dit très blessé par les accusations.

"S'il est vrai que tout bon chrétien doit toujours s'attacher à tendre l'autre joue, il est aussi vrai que Jésus-Christ, avec beaucoup d'intelligence et je l'en remercie, ne nous a donné que deux joues", a-t-il dit avec ironie, dans son langage imprégné de références chrétiennes.

Dans un procès à Palerme qualifié de "procès du siècle", il est accusé par des repentis d'avoir profité de soutiens de la mafia pour favoriser la démocratie-chrétienne en Sicile, voire d'être lié à Cosa Nostra. Le fameux baiser qu'il aurait échangé avec le boss Toto Riina dans une maison de Palerme en 1987 n'a jamais été prouvé.

En 2003, le tribunal de Palerme l'acquittait de ces charges en raison de la prescription des faits.

Accusé par ailleurs d'avoir commandité à la mafia en 1979 le meurtre d'un journaliste trop curieux, Mino Pecorelli, il est condamné après de longues années de procédure à 24 ans de prison, mais sera blanchi en 2003 par la Cour de cassation.

Son rôle international est reconnu et apprécié. Il était très écouté et très libre face aux autres grands: il a développé une diplomatie misant sur le dialogue Est-Ouest et l'ouverture de l'Occident au monde arabe, ce qui déplaisait à Washington.

Il sera immortalisé de manière caricaturale dans le film saisissant de Paolo Sorrentino "Il Divo", Prix du Jury à Cannes en 2008.

Giulio Andreotti aura des funérailles privées.

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