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17/03/2013 01:32 EDT

Regard sur le court métrage, quand le monde arabe s'invite au Saguenay

Courtoisie

Saguenay — Le monde arabe qui vient de connaitre des bouleversements politiques majeurs s’est invité cette année à la 17e édition de Regard sur le court métrage au Saguenay. Loin des clichés véhiculés, les six courts métrages qui composent la section «Panorama» sont au contraire des petits bijoux sur pellicule. Autant de talentueux cinéastes qui abordent avant tout les conditions de vie de femmes et d’enfants dans des environnements où la religion musulmane est omniprésente.

C’est le cas avec l’excellent The Curse de Fyzal Boulifa. En seize minutes, le réalisateur britannique d’origine marocaine met en lumière l’impossibilité pour la femme d’établir une relation amoureuse normale. L’histoire est simple. On fait la connaissance de Fatine qui doit s’aventurer loin de son village pour aller rencontrer son amant. Voilà qu’un garçon les surprend dans leur intimité. Dès lors, elle ne désire qu’une chose, rentrer chez elle.

Le réalisateur construit un récit en crescendo où les enfants d’abord curieux et moqueurs se transforment en véritables petits monstres. Car les bougres font tout pour gâcher le retour de Fatine chez elle. Ils la harcèlent et vont même jusqu’à la traiter de prostituée. Prise de panique, la pauvre fille tente de les semer, mais sous la menace de voir son nom sali sur la place publique, elle va devoir accomplir un acte qu’elle n’aurait jamais pensé faire un jour.

L’emprise de la religion et la soumission physique ou psychologique de la femme envers l’homme sont des sujets qui intéressent Fyzal Boulifa depuis longtemps. Ces précédents courts métrages (Burn My Body, The Whore) abordaient déjà de plein fouet ces thèmes qui demeurent encore délicats dans les cultures arabes. The Curse va encore plus loin dans la dénonciation. Le réalisateur met en scène le désespoir d’une femme qui ne peut véritablement jamais se libérer. La dernière scène brise-cœur où l’on voit Fatine pleurer peut être comprise tel un tragique appel à l’aide que personne ne semble vouloir entendre.

Une autre œuvre vraiment émouvante est Buzkashi Boys de Sam French. Ce court métrage nommé au même titre que Henry du Québécois Yan England à la dernière cérémonie des Oscars est tout simplement splendide. Nous voilà dans les rues crasses et surpeuplées de Kaboul, la capitale afghane. Un orphelin futé en mode survivance et le fils d’un forgeron timide sont deux amis inséparables. Malgré leur tempérament différent, les deux enfants trainent ensemble dans les quatre coins de la ville enneigée en quête d’aventure.

Certes, Buzkashi Boys est parsemé de scènes somptueuses et poétiques, mais c’est surtout l’amitié qui marque l’esprit. D’ailleurs, les deux jeunes comédiens (Fawad Mohammadi et Jawanmard Paiz) sont tout simplement stupéfiants de vérité. Entre un dépotoir irréel d’autobus abandonnés et les ruines fantomatiques d’un château criblé de balles, ils interprètent leur rôle avec un naturel désarmant donnant à l’œuvre son âme et toute sa force.

Le prometteur Sam French signe ici un court métrage sombre, désespérant et la fois sublime qui nous introduit également aux sources des traditions. Le Buzkashi est le sport national en Afghanistan. Un jeu équestre multi-centenaire composé de joueurs téméraires et libres de toute contrainte. Dans un monde où aucun souhait ne se réalise, les garçons continuent de rêver qu’un jour eux aussi seront des cavaliers.

Le film israélien Tasnim de Elite Zexer s’intéresse de son côté à une jeune fille au caractère bien trempé. La réalisatrice a posé sa caméra dans une localité bédouine où la séparation entre les sexes est marquée par des règles précises que seuls les enfants peuvent enfreindre. À dix ans, Tasnim se rend compte qu’elle n’est plus une petite fille. Elle ne peut donc plus rentrer dans les endroits réservés aux hommes. Pourtant, elle ne se laissera pas faire si facilement et tentera une dernière manœuvre afin d’aller rejoindre son papa.

Restons en Israël avec Batman at the Checkpoint de Rafael Bululu. Comme son titre l’indique, l’histoire se situe sur un poste de sécurité qui délimite les Territoires palestiniens de l’État hébreu non loin de Jérusalem. Pris dans le trafic avec leurs parents deux enfants de six ans, Yuval l’Israélien et Mahmoud le Palestinien, commencent à jouer et finissent par se disputer à cause d’une figurine de Batman.

Il est facile de s’apercevoir que ce court métrage de dix minutes est une représentation à peine voilée du conflit israélo-palestinien. Toutefois, Rafael Bululu utilise un moyen original, en l’occurrence l’humour pour mieux mettre en lumière la détestation qui existe entre les Arabes et les Juifs. Et c’est réussi. Le summum de l’hilarité se trouve dans cette séquence où les parents sans s’en rendre compte s’échangent leur enfant respectif. Deux garçons qui se ressemblent, mais que la peur et la haine ont fini par séparer.

Non loin de là, en Égypte, le réalisateur d’origine indienne Ritesh Batra campe son film dans un bouillonnant café du Caire. Café Regular se penche sur un jeune couple qui tente d’aborder pour la première les relations sexuelles. Composé essentiellement de dialogues souvent grinçants, on suit avec intérêt les répliques des personnages confrontés soudainement à la réalité du sexe, gros tabou de la société arabe s’il en est.

Enfin, direction la Turquie avec Sessiz, une charge politique de Resan Yesilbas qui nous transporte en 1984 dans la ville à majorité kurde Diyarbakir. Zeynep élève seule ses enfants pendant que son mari est enfermé dans une prison turque où il n’est pas permis de s’exprimer en une autre langue que le turc.

Ainsi cette œuvre de peu de mots s’avère un film subtil dans laquelle tout passe par les regards. Une scène inoubliable, celle dans la prison où la femme apporte à son mari une nouvelle paire de chaussures. Pour braver les multiples interdits, ils s’échangeront les souliers directement aux pieds, séquence que le réalisateur a tenu à filmer sous la table du parloir. En résulte un moment de grâce qui fait de chacun de leurs gestes une véritable déclaration d’amour.

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