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14/03/2013 08:19 EDT | Actualisé 14/05/2013 05:12 EDT

A Souk Jemaa, la misère de la famille du vendeur ambulant qui s'est immolé

Au bout d'une piste boueuse dans le nord-ouest de la Tunisie, une petite maison inachevée en ciment dépasse d'entre les cactus: c'est ici dans la misère qu'a grandi Adel Khazri, vendeur à la sauvette qui s'est immolé, ne supportant plus ses conditions de vie.

Dans cette petite localité, Souk Jemaa, les habitants se lamentent, la mère du défunt Latifa la première, alors qu'elle s'apprête à enterrer jeudi le cadet de ses cinq fils, deux jours après qu'il se soit aspergé d'essence avant de mettre le feu à son corps en plein centre de la capitale tunisienne.

"Ce sont nos conditions sociales difficiles qui ont poussé mon fils à son acte. Il ne pouvait plus supporter", raconte-t-elle dans sa petite maison composée de deux petites pièces dégarnies et d'une cuisine délabrée.

Depuis trois ans et le décès de leur père d'un cancer, Adel et son frère aîné Issam s'étaient installés à Tunis, le premier comme vendeur à la sauvette de cigarettes, le second comme ouvrier journalier, afin de gagner quelques sous pour faire vivre leur mère et leurs trois benjamins, âgés de 15 à 24 ans.

Deux fois par mois, ils parvenaient tant bien que mal à envoyer tout juste une quarantaine de dinars --une vingtaine d'euros-- à Souk Jemaa, la seule source de revenu de la famille. "On est plus que pauvre, on n'a rien du tout", martèle Issam, la voix brisée par l'émotion.

Et cette misère s'est transmise de génération en génération, le père d'Adel, Habib, lui-même un ouvrier journalier, avait été blessé par balles lors des "émeutes du pain" de 1984.

A l'époque, le petit peuple s'était soulevé contre le régime du père de l'indépendance Habib Bourguiba et sa décision d'augmenter les prix du pain et des produits céréaliers. La répression du soulèvement avait fait des dizaines de morts et des centaines de blessés.

La vie n'a guère changé depuis dans ce village perché sur une colline balayée par les vents, au bout d'un chemin difficilement praticable.

"Je suis sans toilettes, sans eau, sans électricité", raconte Mohamed, l'un des cousins d'Adel.

"Je descends à Tunis pour travailler sur des chantiers pendant 10 jours, je dors sur le site, puis je reviens au village voir ma femme et ma fille", poursuit cet homme aux mains noircies et abîmées par le labeur.

Un peu plus loin une jeune fille hurle sa colère, montrant dans un seau l'eau jaunâtre du puits que les villageois se partagent. "Regardez l'eau que nous buvons ! On ne peut plus se taire, il y en marre de cette vie", crie-t-elle.

Deux ans après la révolution, nourrie par la misère et déclenchée par l'immolation d'un vendeur ambulant d'une autre région déshéritée de Tunisie, les habitants de Souk Jemaa accusent le parti islamiste désormais au pouvoir, Ennahda, d'avoir trahi leurs espoirs d'une vie meilleure.

"Ennahda est venu faire sa mise en scène pour les élections (d'octobre 2011), puis ils ont oublié cette région (...) Les jeunes sont tous au chômage, Adel n'est qu'un exemple parmi d'autres", s'exclame Ahmed Khazri Bouzidi, qui dirige la représentation d'un petit parti politique dans la localité.

"On est marginalisé, on est oublié", résume Abdelhamid, un autre proche d'Adel Khazri.

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