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13/03/2013 02:06 EDT | Actualisé 13/05/2013 05:12 EDT

Le pape François, cardinal de Buenos Aires, est le premier pape des Amériques

CITÉ DU VATICAN, Italie - Le pape François est le premier en provenance des Amériques — un jésuite intellectuel menant une vie austère, qui a modernisé la très conservatrice Église catholique argentine.

Celui qui était connu jusqu'à mercredi sous le nom de Mgr Jorge Mario Bergoglio est un homme âgé de 76 ans empreint d'humilité, qui a refusé le luxe dont certains anciens cardinaux de Buenos Aires ont profité.

D'abord formé comme chimiste, Jorge Mario Bergoglio a ensuite enseigné la littérature, la psychologie, la philosophie et la théologie, avant de devenir archevêque de Buenos Aires en 1998. Il est devenu cardinal en 2001, au moment où l'économie de l'Argentine s'écroulait. Il s'est alors attiré le respect de ses compatriotes en attribuant au capitalisme sauvage l'appauvrissement de millions d'Argentins.

Il est passé à un cheveu de devenir pape lors du conclave de 2005, alors qu'il aurait récolté le deuxième plus important nombre de votes au cours de plusieurs tours de scrutin, avant de se retirer de la course.

Des observateurs brandissaient déjà des drapeaux argentins sur la place Saint-Pierre, mercredi, lorsque le pape François a fait sa première apparition publique en tant que souverain pontife.

«Mesdames et messieurs, bonsoir», a-t-il dit en italien, avant de parler de ses racines en Amérique latine, d'où il évalue qu'environ 40 pour cent des catholiques romains de la planète sont originaires.

Mgr Bergoglio prenait souvent l'autobus pour se rendre au travail, cuisinait ses propres repas et visitait régulièrement les pauvres en périphérie de la capitale argentine. Il estime que le travail social sur le terrain, plutôt que les luttes de doctrine, est primordial pour l'Église.

Il a déjà accusé d'autres leaders de l'Église catholique d'hypocrisie en soulignant qu'ils avaient oublié que Jésus se lavait avec les lépreux et mangeait avec les prostituées.

«Jésus nous a enseigné une autre façon de faire: aller à la rencontre des gens. Sortez et partagez votre message. Sortez et interagissez avec vos frères. Sortez et partagez, sortez et demandez. Devenez l'Évangile dans vos agissements et dans votre esprit», disait-il aux prêtres argentins l'an dernier.

L'héritage de Mgr Bergoglio comme cardinal en Argentine comprend ses efforts pour rétablir la réputation de l'Église, qui avait perdu de nombreux fidèles pour ne pas avoir dénoncé haut et fort les années meurtrières de dictature, de 1976 à 1983.

Il a aussi oeuvré pour rétablir l'influence politique de l'Église, mais ses critiques à l'endroit de Cristina Kirchner n'ont pas empêché la présidente d'adopter des mesures sociales libérales, allant du mariage entre conjoints de même sexe jusqu'aux contraceptifs gratuits pour tous.

«Dans certains diocèses, il y a des prêtres qui refusent de baptiser des enfants de mère monoparentale parce qu'ils n'ont pas été conçus dans les liens sacrés du mariage», soulignait Mgr Bergoglio à des prêtres. «Ce sont des hypocrisies de notre monde actuel. Ceux qui 'cléricalisent' l'Église. Ceux qui séparent les enfants de Dieu de leur salut. Et cette pauvre fille qui, plutôt que de retourner l'enfant d'où il venait, a eu le courage de le porter, devra errer de paroisse en paroisse pour le faire baptiser!»

Mgr Bergoglio a comparé cette idée du catholicisme — «cette Église de 'vient chez nous pour que nous puissions prendre des décisions et effectuer des annonces entre nous, et ceux qui ne viennent pas n'en font pas partie'» — aux Pharisiens du temps du Christ, qui se félicitaient eux-mêmes pendant qu'ils condamnaient les autres.

Ce type de travail pastoral, destiné à attirer plus de brebis, est une qualité essentielle pour tout leader religieux de l'ère moderne, explique le biographe officiel de Mgr Bergoglio, Sergio Rubin.

Mais Mgr Bergoglio lui-même a toujours adopté une attitude discrète, et son style personnel a toujours été bien loin de la splendeur du Vatican. «C'est assez curieux: lorsque les évêques se rencontraient, Mgr Bergoglio voulait toujours s'asseoir dans les rangs du fond. Cette humilité est très bien vue à Rome», rappelait M. Rubin avant le début du conclave.

L'influence de Mgr Bergoglio n'a toutefois jamais réussi à franchir les portes du palais présidentiel après que Nestor Kirchner et ensuite sa femme Cristina Fernandez eurent accédé au pouvoir. Ses critiques publiques n'ont pas pu arrêter l'Argentine de devenir le premier pays latino-américain à légaliser le mariage gai, ou à freiner Mme Fernandez dans sa promotion des contraceptifs gratuits et de l'insémination artificielle.

Son Église n'a rien pu faire non plus lorsque la Cour suprême de l'Argentine a étendu l'accès à l'avortement pour des cas de viol. Et lorsque Mgr Bergoglio a soutenu que l'adoption par des couples homosexuels constituait une discrimination pour les enfants, Mme Fernandez a comparé son ton à celui du Moyen-Âge et de l'Inquisition.

Sergio Rubin, qui a obtenu une rare entrevue avec Mgr Bergoglio pour la rédaction de sa biographie intitulée «Le Jésuite», soutient que ce type de diabolisation est injuste.

«Est-ce que Mgr Bergoglio est un progressiste, un partisan de la théologie de la libération? Non. Il n'est pas un 'prêtre du tiers-monde', comme on dit. Est-ce qu'il critique le Fonds monétaire international et le néolibéralisme? Oui. Est-ce qu'il passe beaucoup de temps avec les pauvres? Oui», affirme M. Rubin.

Mgr Bergoglio s'est distingué pour son austérité. Même après qu'il soit devenu le leader de l'Église en Argentine en 2001, il n'a jamais vécu dans la résidence officielle, où le pape Jean-Paul II a séjourné lorsqu'il a visité le pays. Il a toujours préféré un simple lit dans un édifice du centre-ville, chauffé par un petit poêle. Pendant des années, il a utilisé le transport en commun pour se déplacer et a cuisiné ses propres repas.

Les années de dictature

Mgr Bergoglio n'a accordé que peu d'entrevues dans sa carrière, réservant ses déclarations à des homélies en chaire. Il évitait aussi de répondre aux attaques, même s'il savait que les allégations étaient fausses, indique son biographe officiel Rubin.

Une posture qui l'a mis sur la sellette lorsque des défenseurs des droits de la personne lui ont demandé ce que l'Église savait exactement des atrocités commises par la dictature argentine après le coup d'État de 1976. Et ce qu'elle avait alors fait — ou ce qu'elle n'avait pas fait.

Les fidèles ont remarqué ce silence: plus des deux tiers des Argentins se disent catholiques, mais à peine 10 pour cent fréquentent l'église régulièrement.

Sous la direction de Mgr Bergoglio, les évêques d'Argentine ont publié en octobre dernier des excuses collectives pour avoir failli à la tâche de protéger leurs fidèles. Mais les évêques ont blâmé aussi bien la junte militaire que la guérilla de gauche.

Certains ont aussi accusé Mgr Bergoglio d'être plus préoccupé par l'image de l'Église que par une volonté réelle de collaborer avec les enquêtes visant à faire éclater la vérité sur les violations des droits de la personne. Le cardinal Bergoglio a refusé deux fois de comparaître devant les tribunaux, invoquant la loi argentine. Il a finalement témoigné en 2010, mais ses réponses sont demeurées évasives, estime Me Myriam Bregman, une militante pour les droits de la personne.

Au moins deux cas touchaient directement Mgr Bergoglio.

Un des deux jésuites kidnappés en 1976 ans des quartiers pauvres où ils prêchaient la théologie de la libération a accusé ensuite son évêque d'avoir ni plus ni moins livré les deux prêtres aux ravisseurs, en refusant de dire clairement à la dictature qu'il endossait leur pratique.

En fait, Mgr Bergoglio a oeuvré en coulisses pour obtenir la libération des deux jésuites, en plaidant leur cause directement auprès du dictateur Jorge Videla. Des détails de l'Histoire que le cardinal n'a révélés que tout récemment à son biographe Rubin.

Mgr Bergoglio a aussi raconté à M. Rubin qu'il avait offert l'asile de l'Église à des réfugiés politiques pendant les années de dictature — il aurait même donné ses papiers d'identité à un homme qui lui ressemblait afin qu'il puisse quitter le pays.

Mais toutes ces activités politiques ont été menées dans le secret, alors qu'officiellement, l'Église argentine appuyait la junte militaire. Selon le biographe Rubin, l'Église avait choisi la voie du pragmatisme, à une époque où beaucoup de gens étaient tués, et le silence ultérieur de Mgr Bergoglio sur ses bonnes actions doit être mis sur le compte de l'humilité.

Mais selon Me Bregman, la junte n'aurait pas pu commettre toutes ses exactions sans le soutien de l'Église argentine.

Mgr Bergoglio a aussi été accusé d'avoir laissé tomber une famille victime de la terreur de la junte. Plus tard, on l'a informé qu'une femme de cette famille De la Cuadra avait accouché en captivité, et qu'on avait donné le bébé en adoption à une famille «trop importante» pour qu'on revienne en arrière après le «vol». Confronté à une preuve écrite, Mgr Bergoglio a indiqué en 2010 lors de son témoignage qu'il avait appris l'existence de bébés volés bien après la fin de la dictature.

«Bergoglio agit comme un lâche lorsqu'il est question de choses aussi terribles que le vol de bébés», estime la tante du bébé De la Cuadra, Estela. «Il ne fait pas face à la réalité et ça ne le dérange pas. Tout ce qu'il veut, c'est de sauver la face, de se sauver lui-même. Mais il ne peut empêcher la population de connaître la vérité, de savoir qui il est vraiment.»