NOUVELLES
12/03/2013 08:20 EDT | Actualisé 12/05/2013 05:12 EDT

Le désespoir des vendeurs ambulants tunisiens continue après la révolution

"Mon moral est au même niveau de celui qui s'est immolé par le feu" mardi, confie Mohamed, 27 ans, qui comme la victime et de nombreux autres jeunes Tunisiens survit en vendant cigarettes et journaux dans la rue, un gagne-pain précaire.

"C'est la misère, cette situation sociale difficile nous oblige à rester plus de dix heures dans la rue pour quelques sous. C'est mieux que d'être au chômage ou de mettre fin à notre vie¨, explique-t-il, devant son étal de l'avenue Habib Bourguiba à Tunis, épicentre de la révolution de janvier 2011.

Ce n'est qu'à quelques dizaines de mètres de là que mardi matin Adel Khadri, lui aussi un vendeur de cigarettes de 27 ans, s'est aspergé d'essence sur les marches du théâtre municipal avant de mettre le feu.

Cet acte revêt une importance d'autant plus symbolique, que c'est un vendeur ambulant excédé par la misère et le harcèlement policier, Mohamed Bouazizi, qui en s'immolant à Sidi Bouzid (centre) en décembre 2010 a déclenché la révolution tunisienne, la première du printemps arabe.

"Voilà la jeunesse qui vend des cigarettes, voilà le chômage", a crié ce jeune avant de se transformer en torche humaine, selon des témoins.

Originaire de Jendouba (nord-ouest), Adel "était démoralisé, son père est mort il y a quatre ans, il a trois frères et sa famille est très pauvre", a indiqué Mongi Khadhi, porte-parole de la protection civile.

"Je comprends parfaitement cet acte de désespoir. Quand on devient insignifiant, marginalisé et plus que pauvre, on peut commettre des folies", souligne Farid, 21 ans, vendeur de "Kaki", sorte de tige de pain sec.

Et comme tous les vendeurs ambulants interrogés, il refuse de donner son nom de famille, cette activité étant illégale.

"En plus de la pauvreté et du chômage qui pèsent lourd, on doit supporter la police municipale qui fait une fixation sur nous, qui prend un plaisir énorme à confisquer nos marchandises", déplore-t-il, surveillant les lieux de peur de voir des agents de la municipalité arriver.

Ce jeune vendeur raconte avoir été détenu pendant plusieurs jours la semaine dernière pour avoir placé son étal sur la voie publique. Mais faute d'une autre source de revenu, il a repris son activité dès le lendemain de sa libération.

"Tant que je n'ai pas un travail fixe je continuerai à étaler ma marchandise dans la rue et à jouer au chat et à la souris avec la police municipale. J'ai une famille à nourrir et des ventres affamés" à remplir, crie aussi Salem, en rangeant sa marchandise, de la lingerie féminine.

Autrefois cantonné dans la rue Boumendil près de la médina tunisoise, le commerce informel était contrôlé avant la révolution par le clan des Trabelsi, la famille de l'épouse du président déchu Zine El Abidine Ben Ali.

Après la chute de ce régime, les étalages anarchiques de marchandises et les fripes se sont multipliés, face au chômage et à la pauvreté, deux facteurs clé du soulèvement de janvier 2011.

"Si ce gouvernement nous offre des emplois, nous quitterons immédiatement la rue", s'énerve Kamel 35 ans, vendeur de chaussettes "made in China".

"Les jeunes continuent à se suicider même sous l'ère d'Ennahda (le parti islamiste au pouvoir en Tunisie, ndlr) qui n'a rien fait pour apaiser la douleur des pauvres", ajoute-t-il.

Plus de deux ans après la révolution, la pauvreté continuent de miner la Tunisie qui est par ailleurs empêtrée dans une crise politique après l'assassinat de l'opposant Chokri Belaïd, un critique virulent du parti Ennahda.

Selon des statistiques officielles, près d'un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté et le chômage touche 700.000 personnes, dont 170.000 titulaires de diplômes universitaires.

kl/alf/sw