NOUVELLES
11/03/2013 03:04 EDT | Actualisé 10/05/2013 05:12 EDT

Vers une saison sacrifiée

Comment ne pas s'inquiéter pour une saison de F1 qui risque de passer à la trappe plus vite qu'on pourrait le penser?

Un texte de Philippe Crépeau

Les changements réglementaires sont imposants pour la saison 2014, on parle de révolution technique avec le retour du moteur turbo au cœur d'un bloc V6 de plus petite cylindrée, des systèmes perfectionnés de récupération d'énergie qui permettront d'économiser jusqu'à 40 % en essence, bref, des changements qui obligent les ingénieurs à redessiner les voitures.

Et ces ingénieurs y travaillent depuis déjà un petit moment. Les équipes devront cette année travailler sur deux programmes en même temps. Cela veut dire trouver les ressources humaines et financières pour y arriver, car il faudra développer au mieux la voiture de 2014 tout en assurant un minimum de développement de la voiture de 2013 pour traverser la saison.

Ce qui a fait dire à Fernando Alonso que la saison 2013 pourrait perdre rapidement des joueurs. L'équipe qui aura trop de retard au classement décidera logiquement d'arrêter le développement de la voiture, de sacrifier le reste de la saison et de se concentrer sur 2014. Cela s'est déjà vu qu'au lendemain du Grand Prix du Canada, à la mi-juin, des équipes se tournent vers la saison suivante, stoppent tout développement, et demandent à leurs pilotes de faire « leur possible ».

Si Sebastian Vettel s'envole et compte 50, voire 60 points d'avance sur le suivant au mois d'août, plusieurs équipes passeront à 2014, en assurant un « service minimum » sur la voiture 2013.

Donc pour que cette saison vive correctement, il faudra une certaine parité en piste. Qu'au moins trois équipes se fassent la lutte jusqu'au bout. Si ce n'est pas le cas, cette saison mourra vite. Comme du temps perdu avant la révolution annoncée.

Dans cette optique, les équipes de pointe ont opté pour des approches différentes.

Certaines d'entre elles ont choisi de travailler dans la continuité de 2012 pour avoir une voiture fiable, qui ne leur causera pas de maux de tête. C'est le cas de Red Bull, de Lotus. Au contraire, Ferrari et McLaren ont choisi de retravailler leur voiture, pour des raisons différentes.

Ferrari a trimé dur en 2012 pour permettre à Alonso de se battre pour le titre.

Le travail de développement a été énorme tant la voiture de base pêchait en performance, à cause des failles de la soufflerie (et des données erronées qu'elle donnait). L'équipe italienne devait donc offrir à ses pilotes en 2013 une bien meilleure voiture de base, donc différente. Pour que ses pilotes puissent se battre pour la victoire dès la première course de la saison.

Ce qu'elle a fait. La F138 semble bien mieux née, mais en essais présaison, les avis ont divergé : Felipe Massa a très diplomatiquement dit qu'il était « sur une autre planète » dans la F138 (Ferrari a renouvelé son contrat malgré une saison 2012 très médiocre). Fernando Alonso a dit qu'il se sentait dans la continuité de la fin de saison 2012 (ce qui était tout de même un compliment).

McLaren a choisi d'offrir à Jenson Button et à son nouveau coéquipier Sergio Perez une voiture « très différente » de la précédente. Curieux choix, compte tenu des faits que la MP4-27 était la plus rapide à la fin de la saison 2012 et que Perez n'a pas l'expérience de Lewis Hamilton pour pallier les éventuelles carences.

Le pilote mexicain devra apprivoiser un environnement et une façon de travailler avant de se sentir à l'aise. Si en plus la voiture de base a des carences ou si elle est difficile à régler, comme ce fut le cas durant les essais d'hiver, Perez et Button ne pourront pas s'exprimer complètement.

Chez Red Bull, on a revu et amélioré la RB8 pour 2013. Et la RB9 semble déjà équilibrée, s'adaptant à toutes les situations vécues lors des essais d'hiver (notamment le froid et la pluie). Sebastian Vettel et Mark Webber n'ont pas obtenu les meilleurs chronos, mais ils roulaient avec beaucoup d'essence. Les pilotes ont semblé très sereins. Ce qui a fait dire à Webber : « assez d'essais, vivement les courses ! »

Lotus a également revu la E20 et offre à ses pilotes une E21 qu'ils connaissent donc bien. Kimi Raikkonen visera la victoire dès la première course, alors que Romain Grosjean voudra d'abord se débarrasser de son sobriquet de « first lap nuts » (crétin du premier tour).

Un compliment que lui avait adressé Mark Webber en 2012 en raison de ses nombreuses erreurs en début de course, dont la plus belle a été de jouer à la boule de quilles au départ du Grand Prix de Belgique qui lui a valu une suspension d'une course. Une fois débarrassé de ce lourd boulet, il pourra se laisser aller, et marquer beaucoup de points. Il n'est pas monté par hasard sur la deuxième marche du podium du Grand Prix du Canada en 2012. Lotus jouera le titre en 2013.

Réussir à tout prix

L'équipe qui devra faire beaucoup mieux qu'en 2012, c'est Mercedes-Benz. L'arrivée de Lewis Hamilton, payé le gros prix, ne pourra qu'aider la marque à marquer des points.

Hamilton voudra montrer à ceux qui ne croient pas en la valeur sportive de sa décision de passer chez Mercedes-Benz qu'il peut se concentrer à 100 % à sa tâche et faire avancer l'équipe. Il y aura une belle complicité entre Hamilton et Nico Rosberg, qui se connaissent bien. Rosberg voudra répéter sa victoire de 2012 (en Chine) et montrer qu'elle n'était pas un coup d'épée dans l'eau.

Hamilton dit avoir voulu couper le cordon ombilical avec McLaren (qui l'a fait naître), mais il a surtout trouvé un géant de l'automobile qui lui donnera une visibilité planétaire (croit son agent) et une équipe F1 encline à accepter ses exigences (notamment en coupant son travail promotionnel).

Pour mieux se préparer et pour mieux aider l'équipe, a-t-il dit. Nous verrons bien...

Une chose est certaine, Mercedes-Benz n'a pas de marge. La haute direction de l'entreprise a investi dans de nouveaux dirigeants, Niki Lauda (responsable F1 auprès de la haute direction), Toto Wolff (directeur général) et Paddy Lowe (directeur technique en 2014 à la place de Ross Brawn).

Elle veut des résultats en 2013, et a déjà la main sur la prise qu'elle débranchera volontiers si ça ne marche pas en 2013 pour revenir à un rôle de motoriste qu'elle connaît bien, et qui assure quand même une excellente publicité pour une fraction du prix. Demandez à Renault...

Certaines mauvaises langues disent que Mercedes-Benz a déjà pris sa décision, et a investi autant pour pouvoir la revendre à un meilleur prix.

Du nouveau et du renouveau

Dans les changements de pilotes à noter, il y a le départ de Heikki Kovalainen. Après Jarno Trulli en 2012, c'est au tour du Finlandais de faire les frais du virage payant des jeunes pilotes commandités.

Kovalainen apportait beaucoup d'expérience à l'équipe Catheram, mais pas d'argent. Il n'était pas un pilote payant, et n'était donc pas tenu de respecter la « ligne de parti » et de faire usage de la langue de bois. Certains de ses commentaires au sujet du développement de la voiture n'ont pas plu aux dirigeants de l'équipe.

Un Finlandais part, un autre arrive. Valtteri Bottas remplacera avantageusement Bruno Senna chez Williams, si la FW35 se révèle aussi performante que la précédente. Il est sans contredit le pilote recrue le plus solide, et remportera sans doute le championnat des recrues. À moins que le Mexicain Esteban Gutierrez profite des qualité de la Sauber C32 pour lui voler l'honneur.  

Il y a aussi le retour de l'allemand Adrian Sutil chez Force India, après avoir manqué la saison 2012 en raison d'une poursuite qu'il a dû régler en Cour. L'équipe indienne qu'on dit en difficulté financière tirera profit du retour de l'Allemand, protégé avoué du grand patron Vijay Mallya.

Ses tours de piste en essais d'hiver ont montré qu'il n'avait rien perdu de son coup de volant.

Enfin, il y a l'arrivée du pilote français Jules Bianchi comme titulaire, à la toute dernière minute. À deux semaines du début de la saison, pour être précis.

Après une confrontation (perdue) lors des essais d'hiver pour un siège chez Force India, il a pu en trouver un chez Marussia, après que l'équipe se soit débarrasser d'un jeune pilote payant dont l'argent n'est pas arrivé dans les coffres de l'équipe assez rapidement…

Marussia n'a pas hésité, car Bianchi a déjà montré qu'il pouvait avoir un avenir en F1.

Si le nom Bianchi vous dit quelque chose, c'est que vous suivez la F1 depuis un certain temps déjà (ou un temps certain)...

Jules est le petit neveu du pilote F1 Lucien Bianchi, 3e à Monaco en 1968 et vainqueur des 24 heures du Mans. La F1 aime pouvoir faire de la place aux descendants de ses plus grands pilotes. Ce fut le cas (avec succès) de Damon Hill, de Jacques Villeneuve, de Nico Rosberg. Ce fut le cas (avec moins de succès) de Michael Andretti, de Nelson Piquet fils, de Bruno Senna. Pour ne nommer qu'eux.

Jules Bianchi sera donc en 2013 le troisième titulaire français, avec Romain Grosjean (Lotus) et Charles Pic (Catheram). Il ne marquera pas beaucoup de points (peut-être pas du tout), mais il fera de cette saison son tremplin avant la prochaine, celle qui compte, celle du retour du moteur turbo.

Et pour tous les nostalgiques, profitez du gourmand moteur V8 atmosphérique (et de sa musique) pour encore quelques mois…