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11/03/2013 05:23 EDT | Actualisé 11/05/2013 05:12 EDT

Syrie: une révolte pour renverser la "République de la peur"

Pendant plus de 40 ans, les Syriens ont vécu dans la terreur des services secrets dont l'ombre était omniprésente. En mars 2011, ils ont voulu faire tomber le mur de la peur, même au prix du sang.

"'Ne te mêle pas de politique, sinon les 'moukhabarat' (renseignements) viendront te chercher', nous répétaient nos parents depuis que nous étions tout petits", affirme Abou Ghazi, militant à Hama (centre). "Cette peur des services secrets a conditionné et inhibé tous les Syriens", dit-il à l'AFP via Skype.

Depuis l'arrivée au pouvoir en 1970 de Hafez al-Assad, père de l'actuel président Bachar al-Assad, la Syrie s'est enfermée dans un système autocratique, régi par un parti unique, le Baas, à l'image de l'Irak de Saddam Hussein.

"Les services secrets ont occupé progressivement une place disproportionnée, c'est devenu le seul appareil exécutif du régime", explique un expert occidental basé à Damas qui a requis l'anonymat.

Obnubilé par une volonté d'étouffer toute dissension au sein de la société, le régime s'est appuyé notamment sur les puissants renseignements militaires, ceux de l'armée de l'air et la redoutable unité dite "Branche Palestine", dont le seul nom faisait trembler la population.

"Le Syrien n'avait pas le droit de penser, sous peine d'en payer le prix", affirme à l'AFP Michel Kilo, opposant historique qui a passé des années en prison. "Il était surveillé chez lui, sur son lieu de travail, dans les cafés, dans la rue. Ses opinions mettaient sa vie et celle de sa famille en danger".

Dans les années 80, "il y a eu un règne de la terreur qui a profondément marqué la société syrienne", explique l'expert occidental, en référence notamment à la répression sanglante d'un soulèvement des Frères musulmans à Hama.

"Cela a laissé une sorte de mémoire collective, une ombre qui a habité chacun pendant longtemps", ajoute l'expert qui a requis l'anonymat.

Les renseignements procèdent à des arrestations arbitraires, institutionnalisent la torture et leurs consignes secrètes aux administrations pouvaient même inverser des décisions du gouvernement.

Le souvenir indélébile de la terreur est resté après l'arrivée au pouvoir en 2000 du jeune Bachar al-Assad, même si sous son mandat les renseignements deviennent "moins violents, plus sophistiqués", selon l'expert à Damas.

"Les gens avaient peur de leur ombre dans les années 2000. Même ceux qui ne parlaient pas politique, qui n'avaient aucune raison d'avoir peur, avaient peur quand même".

Ainsi, les agents se contentaient d'allusions, sans recourir nécessairement à la menace, pour intimider les gens. "Le seul souvenir de terreur suffisait", selon l'analyste.

La population avait surtout peur des informateurs, "les yeux et les oreilles" des services secrets qui les payaient en contrepartie d'informations sur les habitants, quartier par quartier. "Cela pouvait être votre épicier, votre boulanger", affirme Abou Ghazi.

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), des milliers de dénonciateurs, honnis par la population, ont été tués après le début de la révolte en mars 2011.

En contact direct avec la société, les services secrets ont été les premiers à flairer un soulèvement en Syrie, dès la chute du Tunisien Zine El Abidine Ben Ali.

"Alors que le pouvoir était dans le déni, ils ont vu cette société se transformer très vite et de manière extrêmement inquiétante pour eux", assure l'expert.

La panique était telle qu'"il fallait présenter sa carte d'identité pour acheter une bombe de peinture tellement il y avait de graffitis" anti-régime avant mars 2011, dit-il.

Alors que des centaines de milliers de Syriens défilaient dans les rues, les "chabbihas", des miliciens à la solde du régime, participent activement à la répression.

Les tortures et arrestations se systématisent de nouveau.

Mais pour les Syriens anti-régime comme Abou Ghazi, le mur de la peur a été brisé à jamais.

"L'important, c'est qu'il n'y ait pas, après Assad, une autre forme de dictature, des gens qui nous imposent leurs vues religieuses par exemple", dit Abou Ghazi. "On n'acceptera plus d'être terrorisés".

ram/sw