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08/03/2013 10:52 EST | Actualisé 08/05/2013 05:12 EDT

Ali Larayedh, un islamiste supplicié à la tête du gouvernement tunisien

Prisonnier torturé sous le régime tunisien déchu, puis ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh, qui a présenté vendredi son gouvernement, n'a pas pu malgré sa réputation d'homme de dialogue et de modéré du parti islamiste Ennahda, trouver un consensus large pour son cabinet.

Considéré comme un partisan du compromis, il avait déclaré lors de sa nomination le 22 février avoir besoin de toutes les forces vives pour "instaurer la démocratie à laquelle tous aspirent" et sortir la Tunisie d'une profonde crise, exacerbée par l'assassinat début février de l'opposant anti-islamiste Chokri Belaïd.

Mais cette profession de foi n'aura pas suffit. Malgré deux semaines de "négociations marathon", selon ses propres termes, seuls les alliés sortant d'Ennahda ont accepté de rejoindre son équipe.

Autre zone d'ombre pour cet homme de 57 ans au visage émacié qui doit désormais prendre la tête du gouvernement, le bilan de ses 14 derniers mois à la tête du ministère de l'Intérieur est mitigé.

Si l'opposition laïque évoque son ouverture d'esprit, elle l'a aussi accusé régulièrement de laxisme face à l'essor de groupuscules salafistes armés, dont un groupe est soupçonné d'avoir organisé le meurtre de Belaïd.

M. Larayedh a ainsi été très critiqué pour n'avoir déployé qu'un dispositif de sécurité minimal autour de l'ambassade des Etats-Unis le 14 septembre 2012, alors que les islamistes radicaux appelaient à y manifester.

La police a été débordée par les manifestants qui ont pu pénétrer dans l'enceinte et incendier son parking ainsi que l'école américaine voisine. Finalement, quatre assaillants ont été tués. L'enquête n'a jamais réellement abouti.

Mais Ali Larayedh est aussi la bête noire des salafistes, et a été maintes fois la cible des invectives d'Abou Iyadh, le chef jihadiste accusé d'avoir organisé l'attaque contre l'ambassade.

"Vous êtes devenu un fardeau pour votre mouvement et un fardeau pour le peuple", a ainsi lancé Abou Iyadh mi-septembre depuis une mosquée du centre de Tunis encerclée par la police, avant de s'échapper.

Le jour de sa nomination, des centaines de salafistes ont aussi manifesté à Sidi Bouzid (centre-ouest), le traitant "d'agent des Américains", au lendemain d'un accrochage armé entre policiers et militants intégristes présumés.

Si comme le Premier ministre démissionnaire Hamadi Jebali, il appartient au courant modéré d'Ennahda, minoritaire dans la direction du parti, Ali Larayedh y est tout de même une figure de poids. Il a été le président du Parlement interne du parti de 1982 à 1986, puis le chef de son bureau politique.

Et cet ingénieur de la marine marchande en a subi les conséquences. Il a été arrêté en 1987, quelques mois avant que Zine El Abidine Ben Ali ne renverse Habib Bourguiba, le père de l'indépendance tunisienne, et gracie un groupe d'islamistes menacés d'exécution.

Mais dès 1992, il a été condamné à 15 ans de prison, et passé 13 ans à l'isolement. Comme nombre de ses camarades, il a subi pressions et tortures.

Le régime l'a menacé de lui inoculer le virus du sida et a diffusé des montages vidéo à caractère pornographique le mettant en scène avec un autre homme afin de le discréditer.

Son épouse Ouidad, mère de leurs trois enfants, a été soumise en prison des violences sexuelles filmées, selon la Fédération internationale des droits de l'Homme.

Mais lorsqu'il est devenu ministre de l'Intérieur, à la tête des services dont dépendaient ses bourreaux, il a juré de ne pas rechercher de vengeance.

"J'ai frôlé la mort à plusieurs reprises", mais "la révolution est venue pour avancer (...) et non pour se venger", a expliqué ce natif de Médenine, dans l'extrême-sud tunisien.

alf/fc