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20/02/2013 10:46 EST | Actualisé 22/04/2013 05:12 EDT

Pas de collusion, on était plus performant que les autres, dit Milioto

MONTRÉAL - Si une poignée seulement d'entreprises se sont maintenues dans le secteur de la construction de trottoirs à Montréal, au fil des ans, cela n'a rien à voir avec la collusion, c'est parce qu'elles étaient plus performantes, a soutenu Nicolo Milioto, mercredi, devant la Commission Charbonneau.

L'ancien président et fondateur de Mivela Construction a nié qu'il y ait eu collusion entre les entreprises du secteur de la construction des trottoirs dans les années 2000 à Montréal, comme d'autres témoins l'ont affirmé avant lui devant la Commission Charbonneau.

Il a été invité par la procureure chef de la commission, Me Sonia Lebel, à expliquer pourquoi, des 53 entreprises qui étaient allées chercher un document de soumission au moins une fois à la Ville de Montréal pour de la construction de trottoirs, de 1996 à 2011, 45 ont peu à peu cessé de le faire ou sont disparues.

Au fil des ans, il n'en est plus resté que cinq ou six, dont les propriétaires fréquentent tous le Café Consenza _ identifié par les policiers comme le quartier général de la mafia montréalaise à une certaine époque _ et provenaient du même village sicilien Cattolica Eraclea, a relevé Me Lebel.

«C'est parce qu'on est plus performant», a justifié M. Milioto.

Et quoi qu'en pensent la commission et les témoins qui devant elle ont parlé de collusion dans le secteur des égouts et aqueducs, puis des trottoirs, «c'était ouvert à tout le monde», a assuré M. Milioto.

«On travaille fort» dans la construction, «on travaille avec nos mains», a ajouté celui que d'autres témoins ont surnommé «Monsieur Trottoir», tant il en imposait dans ce secteur. «Aujourd'hui, si vous n'êtes pas spécialisés, vous n'êtes pas compétitifs.»

Il a avancé aussi d'autres explications: Montréal a «beaucoup de trafic», il y a beaucoup de paperasse à remplir pour la Ville, la machinerie est coûteuse et il faut donc du «savoir-faire».

Me Lebel lui a demandé si la survie de son entreprise et de seulement une poignée d'autres, au fil des ans, n'était pas plutôt due au fait qu'elles s'étaient réparti les contrats entre elles, qu'elles avaient peu à peu fermé le marché.

«Non madame», a répété à chaque fois M. Milioto.

Le commissaire Renaud Lachance lui a demandé si le fait qu'il était connu, dans le milieu, qu'il fréquentait Nick Rizzuto père n'aurait pas suffi à apeurer d'autres concurrents potentiels. Mais M. Milioto a assuré qu'il n'a jamais eu de pouvoir sur personne.

Appels entre constructeurs

En novembre dernier, l'entrepreneur Michel Leclerc, de Terramex, avait relaté à la commission qu'il avait maintes fois tenté, en vain, de percer le marché montréalais. De guerre lasse, il s'était résigné à faire de la sous-traitance pour Mivela et d'autres entreprises, notamment pour les bordures de granit.

À une occasion, lors d'un appel d'offres dans le Vieux-Montréal, Terramex était arrivé deuxième, mais avait pourtant fait le travail en totalité, pour Mivela qui avait remporté cet appel d'offres, avait raconté M. Leclerc.

M. Leclerc avait affirmé sous serment que les compagnies de pavage CSF, TGA, BP Asphalte, ATG et Mivela faisaient partie d'un système de collusion. Le marché lui était donc fermé, avait-il soutenu.

«Non ce n'est pas exact», a répliqué mercredi M. Milioto.

«Je n'ai jamais arrangé de soumission avec monsieur Leclerc. Lui, il peut dire ce qu'il veut», a lancé M. Milioto.

La commission a alors présenté des relevés téléphoniques qui font état de 77 contacts entre MM. Leclerc et Milioto de 2004 à 2010, généralement pour des appels d'une minute.

Le phénomène est le même avec Lino Zambito, à l'époque dirigeant d'Infrabec. La commission a relevé 56 communications téléphoniques de brève durée entre MM. Milioto et Zambito, de juin 2007 à septembre 2009. Les deux entreprises ne travaillaient pourtant pas dans le même secteur, l'une était dans les trottoirs, l'autre dans les égouts.

Et la commission a fait état de 691 contacts téléphoniques entre M. Milioto et Joey Piazza, de TGA, entre décembre 2003 et mars 2011. En une seule journée, un 19 décembre, ils se sont parlé cinq fois, durant moins d'une minute trente à chaque fois. Me Lebel a laissé entendre que les deux hommes voulaient s'assurer du bon fonctionnement du système de collusion, mais M. Milioto a nié.

«Comme un niaiseux»

Plus tôt dans la journée, M. Milioto a soutenu s'être laissé entraîner à transporter de l'argent pour Nick Rizzuto père, le patriarche du clan, en voulant simplement rendre service.

«Ça a commencé par un petit service, puis je suis arrivé à faire des services comme apporter de l'argent. C'est devenu comme facile. M. Zambito appelle (et dit) 'monsieur Milioto, peux-tu...' C'est devenu comme une routine et j'ai embarqué. J'ai embarqué comme un niaiseux, comme on dit, j'ai embarqué sans savoir pourquoi. Et je suis rendu là», a conclu l'ancien président et fondateur de Mivela Construction.

M. Milioto a déjà soutenu que les liasses de billets qu'on le voit apporter au Café Consenza, dans les vidéos de surveillance policière, provenaient de Lino Zambito, qui lui demandait de lui «rendre service» et de les remettre en son nom à Nick Rizzuto.

Lorsqu'il ne s'agissait pas de l'argent de M. Zambito, il s'agissait de sommes prévues pour l'association Cattolica Eraclea, une sorte de club social qui visait à réunir des Siciliens d'ici provenant de ce village, et pour lequel il était conseiller.

Le commissaire Renaud Lachance a voulu savoir pourquoi il acceptait d'être ainsi vu avec le parrain de la mafia montréalaise, s'il ne recevait aucun avantage. «Est-ce que ça fait une bonne réputation de savoir qu'on est une personne qui fréquente régulièrement des hauts dirigeants de la mafia? Ça vous faisait une bonne image? C'était quoi l'avantage pour vous?», a demandé M. Lachance.

«Je n'avais aucun avantage, a répliqué M. Milioto. Moi, je voyais l'homme, je voyais la personne. C'était vraiment du bon monde.»

Le commissaire Lachance s'est montré sarcastique. «Donc, je comprends que les criminels qui sont gentils, vous êtes prêt à en faire vos amis, en autant qu'ils soient gentils, même si vous savez que ce sont des criminels», a-t-il dit.