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19/02/2013 09:55 EST | Actualisé 21/04/2013 05:12 EDT

La juge Charbonneau perd patience devant les trous de mémoire de Milioto

MONTRÉAL - Nicolo Milioto, identifié par un enquêteur de la Commission Charbonneau comme l'intermédiaire entre la mafia montréalaise et le cartel des entrepreneurs en construction, a eu de nombreux trous de mémoire, mardi, au point où la présidente de la commission a perdu patience. Il ignorait même ce qu'était la mafia.

La juge France Charbonneau l'a averti deux fois, en évoquant une accusation d'outrage au tribunal ou de parjure, parce qu'elle n'appréciait pas ses réponses évasives.

La juge Charbonneau a haussé le ton après que M. Milioto eut refusé de donner des noms à la procureure chef de la commission, Me Sonia Lebel, sous prétexte qu'il ne voulait pas donner le nom de personnes qui n'avaient rien à voir avec l'industrie de la construction, bien qu'elles aient été présentes au Café Consenza.

Ce café a été identifié par un enquêteur de la commission comme le quartier général de la mafia montréalaise à une certaine époque.

Comme M. Milioto a été filmé par les policiers en train d'échanger des liasses de billets au Café Consenza et de les glisser dans ses chaussettes, il a été longuement interrogé par Me Lebel sur les raisons de tout ce transport d'argent.

M. Milioto a prétendu que l'argent qu'il y livrait provenait de l'ex-dirigeant d'Infrabec, Lino Zambito, qui lui demandait de lui «rendre service» et de remettre ces liasses de billets à Nick Rizzuto père, le patriarche du clan. Il pouvait aussi provenir de l'association Cattolica Eraclea pour laquelle il était conseiller.

M. Zambito a déjà témoigné devant la commission du fait qu'il devait remettre une quote-part de 2,5 pour cent de la valeur de ses contrats à Montréal pour la mafia.

M. Milioto a soudainement exprimé des remords d'avoir transporté autant d'argent comptant à M. Rizzuto pour M. Zambito.

«Si j'avais à le refaire, est-ce que je le referais une autre fois? Non. Mais dans la vie, on peut faire une erreur. Peut-être que c'est l'erreur de ma vie que j'ai faite là. Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, mais je l'ai fait sans penser à ce qui pouvait m'arriver. Je pensais que c'était une chose banale. Mais dans le contexte d'aujourd'hui, je comprends que ce n'est pas une chose banale», a admis M. Milioto.

Quand le commissaire Renaud Lachance lui a demandé pourquoi il ne le referait pas, il a répondu qu'il a entendu à la Commission Charbonneau beaucoup de choses qu'il ignorait. Mais il y a aussi entendu «beaucoup de menteries sur moi», a-t-il objecté.

«Étiez-vous chargé de collecter 2,5 pour cent pour la mafia?» lui a carrément demandé Me Lebel. «Non», lui a simplement répondu M. Milioto.

D'ailleurs, il a même affirmé sous serment qu'il ne savait pas ce qu'était la mafia ni la Cosa Nostra, et qu'il n'en a entendu parler que dans les médias du Québec, lui qui est arrivé de la Sicile à l'âge de 18 ans.

«Je ne suis pas membre du crime organisé», a-t-il lancé.

Étonnamment, dans certaines des vidéos d'échanges d'argent au Café Consenza rediffusées par la commission, M. Milioto remet les liasses de billets à Rocco Sollecito, même quand Nick Rizzuto père est aussi à ses côtés. M. Milioto avait pourtant prétendu qu'il devait remettre cet argent à Nick Rizzuto père au nom de Lino Zambito. Mais il remet l'argent indirectement, en passant par Rocco Sollecito.

«Ce n'est pas parce que monsieur Sollecito est plus élevé que vous hiérarchiquement (et que vous ne pouvez le remettre directement à M. Rizzuto)?» lui a demandé Me Lebel.

M. Milioto a nié, justifiant le recours à cet intermédiaire par le fait que M. Rizzuto était alors momentanément au téléphone, par exemple, ou qu'il se trouvait à une distance de quelques centimètres de plus de lui que M. Sollecito.

Elle lui a aussi demandé pourquoi on le voyait lui-même, dans certaines vidéos, compter des liasses de billets devant M. Rizzuto. «Il me demande de compter de l'argent, je lui donne un coup de main pour le compter», a-t-il répliqué, y voyant quelque chose de «banal».

«Vous ne vous souvenez pas pourquoi vous empruntez de l'argent au chef de la mafia de Montréal? Vous ne vous souvenez pas pourquoi le chef du clan Rizzuto de la mafia de Montréal vous demande de compter de l'argent? Vous ne vous souvenez pas pourquoi il vous en donne? Vous ne vous souvenez pas pourquoi vous le mettez dans vos bas?» lui a demandé Me Lebel.

À chaque fois, M. Milioto a assuré qu'ils ne parlaient pas de cet argent entre eux, bien qu'on les voyait compter de l'argent, s'échanger de l'argent. Ils ont parlé «de la température, des vacances», a-t-il soutenu.

Il a aussi indiqué que M. Rizzuto père lui avait déjà prêté de l'argent, une somme de 15 000 $ ou 20 000 $ pour le mariage d'une de ses filles, il y a cinq, six ou sept ans.

Il a aussi indiqué qu'il s'est déjà rendu au domicile de M. Rizzuto avec sa femme, il y a cinq ou six ans, mais il ne se rappelait plus pourquoi au juste, sauf que ce n'était pas pour une fête. Du même souffle, il a continué de soutenir qu'il ignorait ce que M. Rizzuto faisait dans la vie.

Les médias avaient beau identifier M. Rizzuto comme le parrain de la mafia montréalaise, «il faut en prendre et en laisser», a-t-il objecté, ajoutant qu'avec lui, M. Rizzuto a toujours été «gentil» et «une bonne personne».

M. Milioto ne s'est pas non plus intéressé à savoir ce que faisaient d'autres entrepreneurs en construction au Café Consenza au fil des ans. Ce n'est pas de ses affaires, a-t-il répété. Et il respecte les gens, qu'ils soient ingénieurs, entrepreneurs ou avocats. «Vous me respectez; je vous respecte. Vous me maltraitez, je peux vous maltraiter de la même façon que vous me maltraitez», a-t-il lancé.

La phrase, qui peut être lourde de sens, a été reprise par la juge Charbonneau, qui a semblé y voir une menace indirecte envers la procureure de la commission, Me Lebel. Elle lui a demandé des précisions sur «la façon dont vous pourriez maltraiter Me Lebel», mais M. Milioto s'est défendu d'avoir voulu menacer l'avocate, affirmant qu'il voulait dire qu'il respectait tout le monde, peu importe le métier.

M. Milioto a aussi été conseiller de l'association Cattolica Eraclea. Cette association, a-t-il assuré, ne visait qu'à réunir des gens d'ici qui venaient de ce village de la Sicile. Elle organisait trois événements par année et M. Milioto vendait, pour ce faire, des billets. Et les revenus de cette vente, il les remettait à quelqu'un d'autre de l'association, au Café Consenza.