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17/02/2013 07:45 EST | Actualisé 19/04/2013 05:12 EDT

Erythrée: Radio Erena, la rage d'informer en exil

C'est un petit studio radio au coeur de Paris. Les journalistes érythréens en exil, Biniam Simon et Amanuel Ghirmaï Bahta, débutent leur flash d'infos en langue tigrinya. Ils animent Radio Erena, média indépendant à destination de l'Erythrée, l'un des pays les plus fermés au monde.

Concentré, casque sur les oreilles, Amanuel, 33 ans, égrène les informations: les enfants d'un journaliste emprisonné refoulés à l'ambassade d'Erythrée à Paris, les dernières positions d'Israël à l'égard des migrants érythréens, des nouvelles du Soudan voisin...

A 10H00 heure de Paris, soit midi dans la capitale Asmara, se succèdent pendant une heure informations, reportages et analyses en direct entrecoupés de musique. Ils seront rediffusés toute la journée.

A Radio Erena ("Notre Erythrée°), les informations sur l'Erythrée et sa région sont la priorité. Car dans ce pays de la corne de l'Afrique, indépendant depuis 1993 après 30 ans de conflit avec le gouvernement éthiopien, et dirigé sans partage par le président Issaias Afeworki, il n'existe pas d'information indépendante.

Classée bonne dernière depuis six ans par Reporters sans frontières pour la liberté de la presse, à la 179e place, l'Erythrée est la "plus grande prison d'Afrique pour les journalistes", selon RSF.

Financée par RSF, Radio Erena est née en 2009 de la rencontre entre l'ONG et Biniam Simon, qui la dirige. Présentateur vedette du journal télévisé sur l'unique chaîne nationale dans son pays, il a fui l'Erythrée en 2006 pour se réfugier en France.

"Le contexte érythréen étant ce qu'il est --pays ultra fermé sans presse privée--, créer cette radio et parvenir à faire entrer des infos indépendantes en Erythrée était pour nous la meilleure manière de défendre la liberté d'information", raconte Ambroise Pierre, responsable Afrique de RSF.

"Radio Erena est le seul média indépendant érythréen. Il y a quelques autres médias en exil, web radios ou sites internet basés en Ethiopie, mais ils sont affiliés politiquement à l'opposition", souligne-t-il.

Les programmes de Radio Erena sont diffusés en Erythrée et sa région par satellite et via internet pour la diaspora dans le reste du monde. Un phénomène loin de plaire aux autorités locales, qui ont pris la radio pour cible. En août 2012, le signal satellitaire de Radio Erena a été brouillé et son site internet attaqué.

Pendant quatre mois, la radio a cessé d'émettre par satellite, avant de reprendre sa diffusion le 26 décembre, via un nouvel opérateur. Depuis novembre dernier, Radio Erena émet aussi en Erythrée en ondes courtes, ce qui permet de la recevoir dans les campagnes, avec un petit poste de radio.

Il est interdit de l'écouter en Erythrée. Mais Radio Erena est largement écoutée clandestinement dans le pays, selon les témoignages recueillis par les deux journalistes et RSF.

Dans le deux pièces-cuisine qui leur sert de local, Biniam et Amanuel recueillent patiemment leurs infos via des informateurs en Erythrée ou des correspondants de la diaspora, qui leurs envoient des messages codés. Ils se livrent ensuite à un long travail de vérification.

"Parfois, cela peut mettre des jours pour vérifier", explique Biniam Simon. "Mais nos infos doivent être 100% fiables", ajoute le journaliste de 40 ans. "Les gens se fient à la radio. Dans un pays sans sources indépendantes, la seule information qu'ils ont est celle que nous donnons".

Pour Amanuel Ghirmaï Bahta, arrivé en France en 2010 après avoir fui son pays et brièvement séjourné en Ethiopie, travailler à Radio Erena lui permet de "faire ce dont il rêvait".

"C'est la première fois que je pratique vraiment ma profession", confie-t-il.

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