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14/02/2013 06:35 EST | Actualisé 16/04/2013 05:12 EDT

Cinq ans après, au Kosovo, le malaise d'une indépendance inachevée

Enis Gavazaj attend impatiemment ses 18 ans pour s'exiler à l'étranger et prouver ainsi son talent de footballeur, chose impossible dans son Kosovo natal, privé de compétitions internationales officielles car il n'est pas membre de l'ONU. Une illustration parmi d'autres du caractère inachevé de l'indépendance de ce territoire, proclamée il y a cinq ans.

Sans siège aux Nations unies - en raison de l'opposition farouche de la Serbie et de la Russie, son principal allié, qui ne reconnaissent pas cette indépendance -, le Kosovo ne peut devenir membre de la Fédération internationale de football (FIFA) et disputer des matches internationaux officiels.

Ainsi, Enis est condamné, tout comme ses collègues, à se contenter des rencontres comptant pour le championnat local.

"Dès que j'aurai 18 ans, le 23 mars, je vais quitter le Kosovo", assure à l'AFP ce milieu de terrain, blond et longiligne, au terme de son entraînement avec son équipe du FK Pristina.

Acclamé par les supporters et apprécié par ses entraîneurs, Enis qualifie d'"insuffisants" ces compliments et rêve de mesurer ses forces avec les grands du football international.

Eroll Salihu, un responsable de la Fédération de football du Kosovo, vit cette réalité comme une "discrimination".

"Combien de temps encore serons-nous empêchés de jouer au football et contraints de vivre isolés comme dans un ghetto", s'interroge-t-il.

Cette impasse n'est qu'une illustration parmi d'autres du malaise que provoque une situation d'indépendance contestée, bien qu'elle ait été reconnue par une centaine de pays, dont les Etats-Unis et 22 des 27 membres de l'Union européenne.

Le Kosovo a proclamé son indépendance le 17 février 2008, près de neuf ans après des bombardements de l'Otan sur la Serbie, qui ont chassé de ce territoire majoritairement peuplé d'Albanais les forces serbes responsables de la répression contre la guérilla indépendantiste (1998-99).

Aujourd'hui, en pénétrant au Kosovo à partir de la Serbie, il est difficile pour le visiteur de réaliser qu'il se trouve dans la "république du Kosovo", car ni panneaux, ni drapeaux ne sont visibles au poste-frontière, où les soldats de l'Otan et les représentants de la Mission de police de l'UE sont présents en nombre.

Il s'agit d'une concession faite par Pristina à Belgrade, pour que la Serbie accepte la gestion commune de ces postes-frontières, un accord arraché dans le cadre d'un dialogue parrainé par Bruxelles, visant à la normalisation des relations entre ces anciens ennemis.

Toujours faute de ne pas être membre de l'ONU, le Kosovo, ne dispose pas de son propre indicatif téléphonique, et utilise paradoxalement celui de la Serbie pour la téléphonie fixe et ceux de la Slovénie et de Monaco pour la téléphonie mobile.

Cinq ans après l'indépendance, voyager à l'étranger s'avère un véritable parcours du combattant, cinq pays seulement autorisant les Kosovars à s'y rendre sans visas. Et tandis que l'UE examine toujours une éventuelle décision en ce sens, le Premier ministre kosovar, Hashim Thaçi, a laissé exploser sa colère, affirmant jeudi que "l'UE traitait les Kosovars comme des citoyens de seconde zone".

"J'ai le sentiment de vivre dans une cage", se lamente Dardan Ibrahimi, un jeune expert en architecture urbaine.

L'euphorie des jours ayant suivi l'indépendance a cédé la place à la sombre réalité d'une économie qui patauge, d'une société rongée par la corruption et où près de la moitié des 1,8 million d'habitants sont au chômage.

"L'indépendance a fait naître beaucoup d'espoirs et d'attentes, mais maintenant cette journée ne me semble pas se prêter à des célébrations", dit Yll Rugova, un graphiste de 28 ans.

L'analyste politique Belul Beqaj estime qu'il faudra attendre longtemps avant que le Kosovo ne puisse espérer obtenir son siège à l'ONU.

"Je ne crois pas que la Serbie est prête à renoncer au Kosovo si vite que ça", note-t-il, invitant à la patience.

Mais Enis Gavazaj, du FK Pristina, n'a plus le temps d'attendre.

"Je vais m'en aller, j'ai le droit de rêver, personne ne peut me l'ôter".

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