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05/02/2013 06:39 EST | Actualisé 07/04/2013 05:12 EDT

Somalie: un an de prison pour une victime présumée de viol et un journaliste

Une Somalienne qui affirme avoir été violée par des membres des forces de sécurité, et un journaliste auquel elle s'est confiée, ont été condamnés mardi à un an de prison pour "outrage aux institutions", un verdict dénoncé par l'ONU et Washington.

Le verdict, prononcé par un tribunal de Mogadiscio, conclut une procédure que les Nations unies et des organisations des droits de l'Homme considèrent comme une tentative d'étouffer la parole de la victime. "Nous la condamnons pour avoir outragé les institutions de l'Etat en affirmant avoir été violée", a déclaré le juge Ahmed Adan à propos de cette déplacée somalienne.

"Elle passera un an en prison après avoir fini d'allaiter son bébé", a-t-il ajouté, ordonnant sa libération dans l'intervalle.

Le journaliste indépendant Abdiaziz Abdinuur a été jugé coupable d'avoir "outragé les institutions de l'Etat en faisant une fausse interview et d'être entré dans la maison d'une femme dont l'époux était absent", selon le juge.

Incarcéré depuis début janvier, cet employé de plusieurs radios somaliennes, qui n'a jamais diffusé l'interview, a été reconduit en prison.

Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon s'est dit "très déçu" de cette condamnation et les Etats-Unis, qui viennent de reconnaître le gouvernement somalien, lui ont fait part "directement de (leurs) inquiétudes".

Trois autres prévenus ont été relaxés et libérés.

Selon plusieurs ONG internationales, ces trois personnes, dont l'époux de la femme somalienne, soupçonnées de l'avoir mise en relation avec le journaliste, étaient accusées de l'avoir aidée à se soustraire à une enquête et d'avoir tenté de tirer profit de ses affirmations.

Les cinq prévenus risquaient jusqu'à six ou neuf ans de prison.

La femme avait réaffirmé samedi, en comparaissant menottée, avoir été violée par cinq hommes, dont plusieurs armés de fusils mitrailleurs.

Le procureur général Abdukadir Mohamed Muse avait accusé les prévenus de s'être "unis pour outrager des institutions étatiques, la police et l'armée, en mettant sur pied une fausse histoire de viol".

"Nous avons des témoins qui prouveront que toute cette histoire de viol a été fabriquée par cet homme, qui prétend être journaliste, avec l'aide des autres accusés," avait-il ajouté.

L'avocat de tous les prévenus, Mohamed Mohamud Afrah, a critiqué une décision "contraire aux lois somaliennes et internationales". Le président du Syndicat des journalistes somaliens, Mohamed Ibrahim, y voit "une erreur judiciaire et une attaque contre la liberté de la presse".

Selon Human Rights Watch (HRW), Amnesty International et le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), cette affaire est "liée à l'attention accrue accordée par les médias au nombre important de viols et de violences sexuelles (en) Somalie, notamment d'agressions attribuées aux forces de sécurité".

L'interview incriminée a été réalisée deux jours après qu'une télévision locale eut fait état du viol d'une femme par des hommes en uniformes de policiers, et après la diffusion par la télévision Al-Jazeera d'un reportage sur des viols commis par les forces de sécurité dans des camps de déplacés autour de la capitale somalienne.

La Somalie est ravagée depuis plus de 20 ans par la guerre civile et livrée aux milices claniques, groupes islamistes et gangs criminels.

L'élection en septembre du président Hassan Cheikh Mohamoud, après une décennie de gouvernements transitoires sans pouvoir ou corrompus, a suscité l'espoir de doter enfin la Somalie d'une réelle autorité centrale, dont elle est privée depuis la chute du président Siad Barre en 1991.

Mardi, le ministre britannique des Affaires étrangères William Hague a indiqué sur Twitter avoir abordé cette affaire lors d'une rencontre avec le chef de l'Etat somalien, en visite en Europe.

Dans un récent communiqué, le président Mohamoud et la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton ont plaidé pour que la Somalie ait "un système judiciaire offrant un accès équitable à tous les Somaliens".

Mais selon HRW, "inculper une femme affirmant avoir été violée est un mépris affiché à l'égard des nouvelles priorités du gouvernement somalien".

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