NOUVELLES
20/01/2013 05:22 EST | Actualisé 22/03/2013 05:12 EDT

Une journée aux urgences d'Alep

Aboubakr accélère et prend même des rues à contresens, esquivant les voitures avec son ambulance. "Nous travaillons 24h/24 7j/7, la guerre ne connaît pas de répit, nous non plus", explique ce jeune des urgences d'Alep, dans le Nord syrien, en pilant devant un minibus en feu.

"Ils ont tiré un obus de mortier, il y a trois morts et une femme qui revenait du marché a été blessée", raconte un rebelle. A ses pieds, une chaussure et un sac de pommes de terre appartenant à la blessée gisent à côté d'une flaque de sang.

"Nous n'arrivons pas toujours à temps", reconnaît Aboubakr, "quand les blessés sont dans un état vraiment grave, les proches ou des rebelles les conduisent à l'hôpital dans leurs propres voitures ou en taxi".

C'est justement le cas cette fois-ci et Aboubakr rentre aux urgences sans aucun blessé. En garant son ambulance jaune, l'une des 10 dernières encore opérationnelles, il avoue que "tous les jours, c'est très dur".

"Mais j'aime ce que je fais parce que j'aide les gens. Certains sont bons au combat, moi je suis au volant et je sauve des vies", s'enorgueillit cet ancien employé dans le textile devenu ambulancier à cause du conflit qui ravage depuis 22 mois son pays.

Abou Mohammed, un autre ambulancier, arrive. "Je vais nettoyer l'ambulance", commente-t-il, laconique. Le sol et la civière sont couverts de sang. Le blessé "est arrivé en vie à l'hôpital mais je ne suis pas sûr qu'ils puissent faire grand-chose pour lui. Un obus de mortier, un désastre".

"Souvent, quand nous nettoyons les ambulances, nous ramassons des lambeaux humains", confie-t-il en maniant un tuyau d'arrosage.

Saadedine, 32 ans, responsable des ambulances de la ville, centralise dans son petit bureau les appels, venant "des hôpitaux, de civils, de rebelles au front".

"Il y a 45 jours, l'armée a capturé une ambulance qui attendait d'emmener des rebelles blessés à l'aéroport d'Alep. On ne sait toujours pas si le conducteur est en vie", raconte-t-il.

"Si nous tentons de passer un check-point du régime pour transférer des blessés, ils retiennent le véhicule et nous arrêtent". Les blessés qui ne peuvent être soignés en zone rebelle sont donc "transférés en taxi jusqu'aux hôpitaux des secteurs contrôlés par le régime", précise-t-il.

Le talkie-walkie d'Aboubakr grésille de nouveau. Il démarre, sirènes hurlantes, pour aller chercher une fillette blessée par un mortier.

"Nous devons la transférer en Turquie, (...) les médecins ici ne peuvent plus rien faire pour elle", explique-t-il.

La fillette est enveloppée dans une couverture, la tête bandée et le visage recouvert de petites blessures d'éclats. Près d'elle, son père est en larmes. Un infirmier les accompagne dans l'ambulance.

Aboubakr arrête le véhicule près de la frontière. L'infirmier franchit les barbelés et parle aux soldats turcs, avant de revenir à l'ambulance et refaire le même trajet, la petite dans les bras.

"Beaucoup de blessés que nous amenons n'ont pas de passeport et ne peuvent pas passer légalement, donc nous les amenons aux endroits où nous savons que les soldats turcs vont les accueillir pour les emmener à l'hôpital", dit-il.

Le capitaine turc qui le reçoit explique: "nous appelons une ambulance pour emmener les blessés à l'hôpital le plus proche. Si les blessés ne sont pas grièvement atteints, ils reviennent (en Syrie) par ce même passage".

"Si le régime (syrien) l'apprend, il tentera de couper les voies de sortie ou de bombarder la route", ajoute le capitaine, qui refuse de révéler son nom et celui du passage frontalier.

De retour à Alep, un nouvel appel d'urgence: une roquette à Seif al-Dawla, l'un des fronts du sud de la métropole. "Il y a plus d'une dizaine de morts et 50 blessés". Aboubakr repart à toute allure.

str/feb/sbh/cco