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20/12/2012 06:05 EST | Actualisé 19/02/2013 05:12 EST

Maroc: bien ancrée, l'opposition islamiste devrait survivre au décès du chef

La mouvance islamiste Justice et bienfaisance, une des forces d'opposition au Maroc, devrait survivre à la mort de son chef Abdessalam Yassine, malgré l'absence de successeur désigné, et la nouvelle génération pourrait même vouloir la faire sortir de l'ombre, selon des experts.

La foule présente aux funérailles du vieux cheikh, décédé jeudi dernier à l'âge de 84 ans, a donné une idée précise du charisme du leader d'Al Adl wal Ihsane ("Justice et bienfaisance"), et donc du vide qu'il laisse derrière lui.

Mais la présence de plusieurs dizaines de milliers de personnes à ces obsèques du pourfendeur historique de la monarchie a aussi prouvé l'ancrage fort dont dispose ce mouvement interdit au sein de la société marocaine.

Toute les contradictions autour du statut de Justice et bienfaisance -acteur à la fois incontournable et quasi invisible de la politique marocaine- se sont en fait exprimées lors de ce décès: la nouvelle a fait la une de nombreux quotidiens, mais a été quasiment ignorée par les médias officiels.

Quant au chef du gouvernement islamiste, Abdelilah Benkirane, s'il n'a pas assisté aux obsèques, il s'est rendu le jour-même du décès au domicile du défunt, pour présenter ses condoléances à la famille.

Contrairement au parti Justice et développement (PJD) de M. Benkirane, grand vainqueur des législatives de fin 2011 dans le contexte du Printemps arabe, Al Adl wal Ihsane (AWI) ne reconnaît pas au roi son statut de commandeur des croyants et prône l'instauration d'un Etat islamique au Maroc.

Même s'il rejette toute violence, ces positions le condamnent à la marginalisation, et "la mort du cheikh ne devrait pas atténuer la tension avec l'Etat, car ceux qui vont lui succéder ont vécu toute leur vie auprès de lui", déclare à l'AFP le professeur Mohammed Darif, de l'université de Casablanca.

La centaine de cadres que compte AWI a été façonnée par le leader et partagent la même doctrine, selon lui.

Pour autant, il serait faux de croire que le décès de Yassine signe la fin du mouvement, assure M. Darif.

"C'est un mouvement qui a du recrutement, une action sociale, pas forcément de vitrine mais qui est actif dans beaucoup de quartiers populaires", souligne Baudouin Dupret, directeur du centre Jacques Berque de Rabat.

En outre, l'absence de successeur désigné ne constitue en aucun cas un obstacle infranchissable, avance Mohammed Darif.

"Je pense que la succession ne posera pas de problème au sein de ce mouvement qui fonctionne un peu comme une famille", pas comme "un parti politique", juge-t-il.

Les dernières années de la vie du cheikh ont vu la montée en puissance de sa fille, Nadia Yassine, une "forte personnalité" note Baudouin Dupret. Elle a notamment été très présente l'an dernier durant les quelques mois de participation de AWI au mouvement du 20-Février, né durant le Printemps arabe.

"Mais elle n'a en aucun cas l'aura spirituelle" de son père, ajoute M. Dupret.

Le politologue Mohammed Tozy évoque, alors, un autre scénario, estimant que la mort du chef historique pourrait aiguiser les ambitions de la jeune garde.

"Le contact, dans la rue, avec le mouvement du 20-Février a titillé les jeunes islamistes qui ont acquis une certaine légitimité, la légitimité du terrain, par rapport à la vieille garde religieuse cramponnée autour du cheikh", fait-il valoir.

Dans ce cas précis, cette "nouvelle génération cherchera sans doute à sortir du statu quo et aspirera à une plus grande participation dans le jeu politique légal", concède Mohammed Darif.

M. Tozy renchérit: "Justice et bienfaisance incarne l'islam marocain, d'essence soufie, un islam local. Il peut devenir un allié objectif du régime face à l'islam importé d'Orient, incarné notamment par le salafisme".

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