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29/11/2012 08:42 EST | Actualisé 29/01/2013 05:12 EST

Sur la scène du tribunal, le soldat Manning raconte le stress et les brimades

Pour la première fois sur la scène d'un tribunal, le soldat Bradley Manning, accusé d'être la "taupe" de WikiLeaks, a raconté jeudi son "effondrement" en détention puis son combat pour échapper aux brimades et au stress d'un régime carcéral ultrasévère.

Fines lunettes sur un visage d'adolescent, le jeune homme, élégant dans son uniforme militaire et de sa cravate, commence d'une voix tremblante à répondre aux questions de son avocat sur les conditions de détention qui lui ont été imposées après son arrestation en mai 2010 en Irak.

"J'étais complètement perdu", "j'étais dans une situation de stress car je ne savais pas ce qui se passait", déclare-t-il, se remémorant les premières semaines de détention au Koweit dans "une cage d'animal" où il avait peur de mourir.

Manning, aujourd'hui 24 ans, était analyste du renseignement en Irak lorsqu'il a été arrêté en mai 2010. Il encourt la prison à perpétuité pour avoir transmis au site internet WikiLeaks, entre novembre 2009 et mai 2010, des documents militaires américains sur les guerres en Irak et en Afghanistan, et 260.000 dépêches du département d'Etat, déclenchant une tempête dans la diplomatie mondiale.

"Mes nuits étaient mes jours et mes jours étaient mes nuits", dit-il d'un ton de plus en plus assuré, dans un témoignage de près de cinq heures, ponctué même de pointes d'humour et de mimiques théâtrales, sa première chance de parler en public depuis son incarcération.

"J'ai commencé à m'effondrer", confie-t-il, assis au banc des témoins de la salle du tribunal de la base militaire de Fort Meade (Maryland, est).

"Je passais tout mon temps dans ma tente de ségrégation". Le suicide, il y a bien pensé "quelque fois" mais "j'ai vite abandonné, mon monde s'est juste rétréci".

Très vite, son avocat David Coombs embraye sur ses conditions de détention extrêmement restrictives lors de son transfert à la prison militaire de Quantico, près de Washington.

La défense réclame l'abandon de toutes les charges, arguant que son régime carcéral pendant neuf mois sur cette base de Virginie constituent une "punition illégale préventive", proscrite par le code militaire.

Paradoxalement, "j'étais très heureux" à mon arrivée à Quantico, en juillet 2010, après plus de deux jours de vol, sans aucune notion du temps ni connaissance de sa destination.

"J'avais très très peur" sans savoir si "j'allais atterrir à Guantanamo Bay".

Quantico, évidemment, "ce n'était pas un environnement idéal, mais c'était le continent américain", sourit-il.

Mais il a vite déchanté. Il vit dans une cellule de 2 mètres par 2,5, avec seulement une couverture rêche, un matelas et une veste pour prévenir toute tentative de suicide.

"Il n'y avait pas d'accès à la lumière naturelle", dit-il, parlant du plafond bas, de la couche en métal, des toilettes "la première chose qu'il voyait le matin".

Parce qu'il avait été placé sous "surveillance maximale anti-suicide", le soldat était "contrôlé toutes les cinq minutes", n'avait droit qu'à "20 minutes de soleil" par jour et s'était vu retirer ses lunettes de vue.

"Je devais me mettre au garde à vous et crier: +détenu Manning demande du papier toilette+", rapporte-t-il.

Il raconte sa "frustration" grandissante quand il se bat en vain pour convaincre la hiérarchie militaire de le soustraire au régime de surveillance maximale réservé aux détenus suicidaires, que les psychiatres eux-mêmes jugeaient injustifié.

Il sombre peu à peu dans la monotonie mais pas dans la dépression, se défend-il. "Ils voulaient des preuves que je n'allais pas me faire du mal".

Il est contraint d'enlever ses sous-vêtements tous les soirs, après s'être amusé à dire qu'il pouvait bien se suicider avec n'importe quoi, même ses caleçons.

"Je cherchais à rester actif par tous les moyens pour éviter de retomber dans le sombre, trou noir du Koweit". "Le miroir était la chose la plus divertissante dans la pièce", dit-il, en se souvenant des grimaces et des pas de danse qu'il esquissait dans sa cellule.

Neuf mois plus tard, Manning était transféré au Kansas, dans la prison militaire de Fort Leavenworth, où de meilleures conditions lui ont été accordées. Il sera encore interrogé par l'accusation vendredi.

chv/rap