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26/10/2012 06:22 EDT | Actualisé 26/12/2012 05:12 EST

Panahi, cinéaste de la réalité sociale banni en Iran et encensé à l'étranger

"Pourquoi faire un film devrait-il être un crime"? Cette question posée par Jafar Panahi après son arrestation par le régime iranien en mars 2010 résume l'engagement pour la liberté d'expression du cinéaste qui a reçu vendredi le prix Sakharov.

Distingué par les plus grands festivals internationaux mais interdit en Iran où ses satires sociales grinçantes lui ont valu d'être considéré comme subversif par les autorités, Jafar Panahi a été arrêté alors qu'il préparait un film sur les manifestations contre la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009.

Assigné à résidence à Téhéran, il a été condamné en octobre 2011 à six ans de prison et 20 ans d'interdiction de réaliser ou écrire des films, voyager ou s'exprimer, pour "propagande contre le régime".

Agé de 52 ans, ce fils d'artisan qui a grandi dans les quartiers pauvres de Téhéran est l'un des principaux représentants de la "Nouvelle vague" du cinéma iranien, aux côtés notamment d'Abbas Kiarostami dont il fut l'assistant au début de sa carrière.

Après des études de cinéma et plusieurs films pour la télévision, Jafar Panahi se lance dans le cinéma, et ses films, qui auscultent les injustices sociales ou la place des femmes en Iran, suscitent immédiatement un vif intérêt à l'étranger.

Son premier long métrage "Le ballon blanc" reçoit la Caméra d'Or en 1995 au Festival de Cannes, qui le récompensera encore en 2003 par le Prix du Jury-Un Certain Regard pour "Sang et or". Il obtiendra aussi le Leopard d'Or en 1997 à Locarno pour "Le miroir", le Lion d'Or à Venise en 2000 pour "Le cercle", l'Ours d'argent à Berlin en 2006 pour "Hors-jeu".

Mais ses films irritent le régime iranien, d'autant que Jafar Panahi n'hésite pas à critiquer avec d'autres cinéastes --dont plusieurs ont également été arrêtés et condamnés depuis 2009-- la censure qui frappe de plus en plus sévèrement le cinéma après l'arrivée au pouvoir de M. Ahmadinejad en 2005.

"Je ne fais pas des films politiques, mais des films qui parlent de la réalité sociale", se défendra le cinéaste après sa condamnation.

"Nous juger est juger l'ensemble du cinéma engagé, humanitaire et social iranien", dira-t-il aussi lors de son procès, en estimant que son "emprisonnement symbolise le rapt du pouvoir sur l'ensemble des artistes du pays".

Cet observateur engagé de la société, qui dit chercher à "raconter des histoires où la violence n'est pas nécessaire", évoquera douloureusement la violence de sa situation, dans un interview à l'AFP en août 2010, alors qu'il est en résidence surveillée.

"Pourquoi faire un film devrait-il être un crime"? demande-t-il alors. "Quand un cinéaste ne fait pas de film, c'est comme s'il était en prison".

Se sachant menacé, il a pourtant refusé de quitter l'Iran. "Je suis amoureux de mon pays et malgré ses limites je ne voudrais jamais vivre ailleurs", explique-t-il, ajoutant: "je dois témoigner de tout ce qui s'y passe".

Témoigner, il n'y renonce pas, même en résidence surveillée. Il est parvenu en 2011 à faire parvenir en Europe un "journal de bord" de sa vie de reclus, filmé dans des conditions semi-clandestines, et intitulé ironiquement "Ceci n'est pas un film".

Sa lourde condamnation a suscité un tollé mondial, politique et artistique. Symboliquement, le Festival de Cannes où il devait siéger en 2010 laissera ostensiblement son fauteuil vide, et il est depuis un invité d'honneur virtuel omniprésent dans tous les grands festivals internationaux.

En Iran même, de nombreux réalisateurs dont Abbas Kiarostami ont bravé les risques de représailles pour demander publiquement à plusieurs reprises la libération de leur confrère. Et même le président Ahmadinejad a fait savoir en 2011, par la bouche d'un de ses conseillers, que le gouvernement "n'approuvait pas" la condamnation du cinéaste par la justice iranienne, aux mains du courant ultra-conservateur du régime.

lma/cnp