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07/09/2012 04:33 EDT | Actualisé 06/11/2012 05:12 EST

Tunisie: accusé de dérive, Ennahda brandit le spectre de Ben Ali

"Parti Etat", "dictature théocratique": des acteurs politiques tunisiens rivalisent de superlatifs pour attaquer les islamistes d'Ennahda au pouvoir, qui n'hésitent pas de leur côté à faire l'amalgame entre leurs détracteurs et le régime déchu de Ben Ali.

Yadh Ben Achour, juriste respecté qui a dirigé en 2011 une instance chargée de réaliser les objectifs de la révolution, ne mâchait pas ses mots dans un entretien au quotidien La Presse fin août.

"Oui, nous risquons dans peu de temps de nous retrouver dans une dictature pire que celle (du régime déchu) de Ben Ali, une dictature théocratique. Oui nous risquons de perdre l'un des acquis les plus chers de la révolution: la liberté d'expression", jugeait-il.

En cause: le conflit croissant entre les islamistes d'Ennahda et les médias publics dont les nouvelles directions, nommées à la chaîne par le gouvernement, sont accusées de complaisance à l'égard du pouvoir.

En cause aussi les poursuites engagées pour atteinte à l'ordre public et aux bonnes moeurs contre deux artistes qui risquent cinq ans de prison pour avoir exposé des oeuvres jugées offensantes pour l'islam, alors que les actions violentes organisées par la mouvance salafiste restent impunies.

Toute la semaine, des journaux ont multiplié éditoriaux et tribunes accusant les islamistes de visées hégémoniques au lieu de se concentrer sur la nouvelle Constitution, dont la rédaction semble avoir pris des mois de retard.

"Le gouvernement, avec son parti dominant, verse dans l'hégémonie et outrepasse ses prérogatives. Chargé d'expédier les affaires courantes et de traiter les situations urgentes, il s'occupe à accaparer tous les pouvoirs", s'insurge La Presse.

En face, Ennahda fait le dos rond, estimant être la seule force capable de diriger le pays et voyant derrière ces volées de bois vert les vestiges du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali.

Un mouvement informel de jeunes baptisé "Ekbes" (Magne-toi) multiplie même les manifestations pour que le gouvernement "serre la vis". Vendredi, ils étaient ainsi quelques milliers place de la Kasbah à Tunis, face au siège gouvernement, avec à la tribune des hauts responsables du parti islamiste.

Leurs cibles favorites étaient les cadres de l'ancien régime et forces "contre-révolutionnaires" qui contrôleraient les médias et l'Appel de la Tunisie, le parti de Béji Caïd Essebsi, chef du deuxième gouvernement post-révolutionnaire, qui gagne en popularité.

"Il n'est pas logique, qu'après une révolution, l'information soit entre les mains des ennemis de la révolution", a lancé Habib Ellouze, une des figures d'Ennahda, accusant les journalistes de "comploter".

Riadh Chaïbi, autre haut responsable islamiste, a lui promis une loi pour interdire de vie politique les tenants de l'ancien régime tel M. Essebsi.

"L'Appel de la Tunisie est le nouveau RCD!", a-t-il lancé, "nous oeuvrons pour que l'Assemblée nationale constituante adopte une loi empêchant les RCDistes de faire de la politique pendant dix ans", a-t-il ajouté.

Pourtant, l'opposition accuse aussi Ennahda de recruter des anciens proches du régime de Ben Ali, à l'instar du gouverneur de la Banque centrale, Chedly Ayari, nommé en juillet.

Une première manifestation d'Ekbes avait déjà réuni quelques centaines de personnes le 1er septembre. Si celle de vendredi a réuni plus de monde, elle était loin d'être "millionnaire", l'objectif affiché des organisateurs depuis fin août.

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