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26/04/2012 10:35 EDT | Actualisé 26/06/2012 05:12 EDT

Taylor coupable: joie et soulagement à Freetown, inquiétude à Monrovia

Des cris de joie et de soulagement ont accueilli jeudi à Freetown le verdict de culpabilité de l'ex-président libérien Charles Taylor pour crimes commis en Sierra leone, tandis qu'à Monrovia, où des forces de sécurité ont été déployées, ses partisans, encore nombreux, étaient abasourdis.

Dans la salle bondée du Tribunal spécial de Freetown, l'annonce du verdict, retransmis en direct depuis La Haye, a été accueilli par une explosion de joie, mêlant cris et éclats de rire.

"Je suis si heureux! Justice a été rendue!", se félicitait Alhadji Jusu Jarka, ancien président de l'association des amputés, arrivé l'un des premiers sur le lieu de la retransmission.

Pendant plus de deux heures, cet homme aux deux bras amputés est resté de marbre, concentré à l'écoute du verdict, déclarant Charles Taylor coupable d'avoir armé les rebelles du Front révolutionnaire uni (RUF) qui, en 1999, lui ont coupé d'abord le bras gauche, puis le droit sur la souche d'un manguier.

Plusieurs centaines de personnes - victimes, responsables politiques, représentants de la société civile - avaient pris place devant les écrans installés dans l'enceinte du tribunal, un bâtiment moderne édifié pour accueillir le procès, finalement délocalisé en juin 2006 à La Haye par le Conseil de sécurité des Nations unies.

Agée aujourd'hui de 18 ans, Posseh Conteh avait quatre ans quand des rebelles lui ont coupé la jambe gauche alors qu'elle tentait de fuir son village avec sa famille. "J'étais très petite, sourit-elle timidement. Je veux qu'il aille en prison".

Le Tribunal spécial pour la Sierra leone (TSSL) a annoncé jeudi qu'il ferait connaître le 30 mai la peine infligée à Charles Taylor. Alhadji Jusu Jarka espère qu'il "prendra au moins 100 ans de prison".

Jeudi, plusieurs organisations non gouvernementales, dont Amnesty International et Human Rights Watch, ont salué le verdict contre Charles Taylor comme un message fort contre l'impunité.

Pour le chef du bureau d'Amnesty en Sierra Leone, Brima Abdulai Sheriff, "ce verdict peut aussi être vu comme un rappel pour le Liberia", où "ceux qui sont responsables de crimes doivent être traduits en justice".

Reconnu coupable d'avoir "aidé et encouragé" la rébellion sierra-léonaise en échange de diamants, Charles Taylor avait, dès 1989 soit deux ans avant le début du conflit sierra-léonais, lancé dans son propre pays une sanglante rébellion, généralisant l'enrôlement d'enfants-soldats, souvent drogués, pour livrer une campagne de terreur contre les civils.

A Monrovia, où aucune poursuite n'a jamais été engagée contre l'ex-chef de guerre devenu président en 1997, aucun grand rassemblement public n'avait été organisé et les forces de sécurité s'étaient déployées dès le petit matin pour éviter tout incident.

Réunis dans un bar autour du téléviseur, une quarantaine de partisans de Charles Taylor ont accueilli le verdict dans un silence de plomb.

Pour Alfred Johnson, "ce n'est pas juste. Vous ne pouvez pas punir quelqu'un pour un crime sur lequel il n'avait pas de contrôle direct", estime-t-il.

Paradoxalement, malgré l'horreur des exactions imputées aux combattants du Front national patriotique du Liberia (NPFL, ex-rébellion), de nombreux habitants de Monrovia, partisans mais aussi adversaires de Taylor, se disaient "tristes" et surtout "inquiets" de voir ressurgir les démons du passé.

"Taylor a été jugé pour ce qu'il a fait en Sierra leone, mais ici, au Liberia, les gens ont fait pire et ils sont libres de leurs mouvements", rappelle Samuel Yarkpah, un médecin de 37 ans.

Pour Anita Williams, 49 ans, "ce verdict contre le président Taylor ne devrait pas être ressenti comme une victoire ni même comme de la justice". "Nous devons surtout nous demander si ça ne va pas affecter le fragile processus de paix au Liberia", ajoute-t-elle.

A l'heure du verdict, de nombreux habitants de Monrovia étaient sortis dans les rues, le visage inquiet, scrutant le ciel.

"Si tu regardes le ciel, tu vois ce nuage noir qui entoure le soleil. C'est un mauvais signe pour notre pays. Dieu essaie de nous dire que nous allons vers de nouveaux problèmes", assurait Mme Williams.

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