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23/01/2012 02:42 EST | Actualisé 24/03/2012 05:12 EDT

Léa Pool veut faire voir le revers du ruban rose

MONTRÉAL - Le ruban rose pour la lutte au cancer du sein est partout. Un véritable succès de marketing social qui permet d'amasser des millions de dollars chaque année. Mais plusieurs campagnes ne servent-elles pas davantage l'entreprise qui se drape de rose que la cause elle-même? Est-ce que cet argent est bien investi? Ce sont ces questions auxquelles s'attaque la réalisatrice Léa Pool dans le documentaire choc «L'industrie du ruban rose».

La réalisatrice québécoise d'origine suisse soutient en entrevue que les grandes entreprises donnent un «infime» pourcentage à la cause pour une image de marque «rose» qui leur profite grandement. Surtout, certaines compagnies ne devraient tout simplement pas s'engager dans la cause, puisqu'une partie des ingrédients de leurs produits peuvent accélérer la maladie, accentuer le problème, comme les cosmétiques et les pesticides.

«J'en ai contre ce côté cynique et mercantile sur le dos des femmes. (...) On peut marcher sans se mettre un ruban rose devant les yeux», fait valoir Léa Pool.

«Quand je songe aux marches, dans les années 1970 et 1980, il y avait des revendications. J'étais pour le film à une manifestation de 40 000 femmes à Washington, en plein coeur de l'exercice du pouvoir. Et il n'y avait rien à part Ford qui vendait sa Mustang. La minute de silence a duré 18 secondes. Après, c'était de nouveau la musique plein volume. Il y a moyen de faire des marches plus percutantes, plus engagées», a ajouté la cinéaste.

«Je ne suis pas un joli petit ruban rose», dira dans le documentaire Barbara Ehrenreich, chroniqueuse et essayiste qui a elle-même souffert du cancer de sein, et qui est l'auteure de l'article «Welcome to Cancerland», à l'origine du projet de l'Office national du film (ONF) et de la productrice Ravida Din. Le livre de Samantha King, «Pink Ribbons Inc. - Breast Cancer and the Politics of Philantropy» servira aussi de trame pour le long métrage documentaire.

Dans son ouvrage, Samantha King parle de la «tyrannie de la bonne humeur» pour décrire une approche dans laquelle plusieurs femmes ne se reconnaissent pas.

Dans son documentaire, Léa Pool fait souvent alterner des images des participantes tapageuses tout en rose aux marches contre le cancer du sein avec d'autres de victimes en phase 4 de la maladie qui doivent se résigner à la mort.

«Quand je vois le ruban rose, je pense à "fabriqué en Chine"», dit l'une de ces femmes, réunies dans un groupe de soutien à Austin, au Texas.

Ces victimes du cancer déplorent l'accent mis sur le «combat», sur les «survivantes», qui leur fait se sentir comme «l'éléphant dans la pièce» puisque pour elles, la maladie a pris le dessus.

«C'est davantage une loterie. Une terrible maladie. Et c'est un important point de vue que l'on ne voit nulle part dans les marches. On ne véhicule pas l'image de la maladie. On veut une image qui vend. Les compagnies ne veulent pas d'une image trop négative», a souligné Léa Pool, qui estime que les événements au Canada ne vont pas autant dans les excès qu'aux États-Unis, mais appelle à la vigilance.

Réagissant dans la foulée de la promotion du film, la présidente de la Fondation du cancer du sein du Québec, Nathalie Le Prohon, fait valoir que toutes les fondations sont d'accord avec l'importance de savoir d'où vient le cancer du sein. Elle souligne que la Fondation du cancer du sein du Québec a financé l'an dernier deux projets de recherche sur les origines de la maladie, dont une en épidémiologie.

Il s'agit de deux projets sur 13 ayant obtenu du financement, et la présidente de l'organisme soutient que s'il y avait eu plus de projets en ce sens, la Fondation «les aurait tous financés».

«Il est aussi très important de continuer à faire des recherches sur les traitements, et bien sûr si un jour on arrive à en connaître les causes, on se rapprochera d'un monde sans cancer du sein», a-t-elle expliqué.

Mme Le Prohon dit avoir été touchée par ces femmes en phase 4 interrogées dans le film. Mais elle ajoute: «Je suis moi-même atteinte du cancer en stade 4, et ma réaction à la maladie est tout autre. Quand je vois à l'événement La Course à la vie des dizaines de milliers de femmes qui sont là pour nous soutenir, ça me ressource, me touche, me donne de l'énergie, et l'espoir de continuer à vivre pour peut-être qu'un jour il y ait quelque chose qui me donne une couple d'années de plus», a-t-elle confié. Elle ajoute qu'une «survivante» vient chaque année y prendre la parole pour rappeler à quel point la maladie est «horrible».

Elle reconnaît toutefois ne pas être totalement à l'aise avec les termes «survivantes» et «combattantes», tentant depuis plusieurs années de trouver des mots plus justes. «Pour nous toutes, les mots survivantes, combattantes, ce sont de drôles de mots. Ça dit que si je me bats assez fort, je vais gagner. Mais parfois, c'est la maladie qui décide. Et même en rémission, on a toujours peur que la maladie revienne. On vit avec les tests, les effets secondaires des traitements.»

La colline parlementaire à Ottawa, les chutes du Niagara et le Rockefeller Centre de New York virent au rose pour amasser des fonds contre le cancer du sein. Le succès de la campagne est frappant. Mais certaines images de publicité dans le film font sursauter, comme celle d'un baril rose de poulet frit Kentucky. Comme quoi tout le monde peut se draper de rose. Et des intervenants dans le documentaire font remarquer que si l'on gratte un peu le vernis de certaines campagnes de grandes entreprises, le portrait n'est pas reluisant.

Comme cette campagne de Yoplait, qui suggérait d'envoyer par la poste les couvercles des produits pour amasser des fonds. Si une personne consommait trois pots de yogourt par jour pendant quatre mois, elle pouvait contribuer 34 $. Ou alors American Express qui donnait un sou pour chaque item acheté, que ce soit une tuque... ou un manteau à 1000 $.

«Faites plutôt un chèque», dira dans le documentaire Barbara A. Brenner, directrice générale de Breast Cancer Action (BCA). Depuis sa participation à «L'industrie du ruban rose», Mme Brenner a appris qu'elle avait la sclérose latérale amyotrophique (SLA), une maladie neurodégénérative, et elle utilise maintenant les médias sociaux pour éveiller les consciences.

En Amérique du Nord, 59 000 femmes meurent chaque année du cancer du sein. En 1940, une femme sur 22 était menacée d'être atteinte de ce cancer. Aujourd'hui, le ratio est d'une femme sur huit au Canada.

Mme Le Prohon se félicite d'un taux de survie de la maladie au Québec qui est passé de 71 pour cent en 1974 à 88 pour cent en 2008.

Dans le documentaire, les intervenantes font valoir l'intérêt des compagnies à financer davantage la recherche de traitements pour prolonger la vie, plutôt que celles s'attardant à la prévention et aux causes de la maladie.

Et le politique adopte souvent aussi cette tangente.

«On vit dans un pays où malheureusement, notre premier ministre, Stephen Harper, voit rarement les cause environnementales comme une priorité, souligne Léa Pool. Si on n'est même pas prêt à tenir compte du Protocole de Kyoto, je ne sais pas comment on va prévenir le cancer à sa base. On soupçonne qu'il y a beaucoup de causes environnementales.»

La cinéaste souligne que 15 pour cent des sommes sont investies dans la prévention, et seulement cinq pour cent dans les causes environnementales.

«Il faut donner plus de poids aux campagnes de levée de fonds», argue Léa Pool, assurant ne pas souhaiter mettre le ruban rose au rancart. «Soyons simplement plus intelligents puisqu'on a cette belle solidarité. Donnons-nous des outils pour faire mieux.»

Le documentaire, qui prendra l'affiche au pays le 3 février dans au moins 33 salles, nous apprend par ailleurs que le fameux ruban n'a plus rien à voir avec ce qu'il était à l'origine, au début des années 1990. Une Américaine, Charlotte Haley, avait utilisé un ruban de couleur pêche afin de protester contre l'absence flagrante de travaux de recherche sur la prévention du cancer. Le géant des cosmétiques Estée Lauder a essayé d'acheter les droits, mais Mme Haley a refusé en alléguant qu'elle avait créé le ruban pour inspirer les femmes à devenir actives sur la scène politique, et non pour vendre des produits. La couleur pêche a alors tout simplement cédé sa place au rose.

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