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L'Anglais de Montréal

18/08/2014 01:08 EDT | Actualisé 17/10/2014 05:12 EDT

Depuis quelques années, on dit que le Québec, terre de deux langues d'usage, s'anglicise. Montréal et sa périphérie en particulier.

Les indices d'anglicisation du Québec sont en effet nombreux. Prenons pour exemple les statistiques qui témoignent d'une avancée de l'anglais comme langue de travail, dans un contexte de recul du français comme langue maternelle de la population. Ou encore, soulignons le fait que la communauté anglaise de Montréal profite maintenant d'une série de festivals et d'une scène musicale spécifiques, lui procurant une vie culturelle dynamique qui renforce l'identité anglaise de la ville.

Autre exemple, notons la montée certaine de l'affichage commercial bilingue à Montréal, ou encore l'audibilité nouvelle de l'anglais dans l'espace public des quartiers centraux de la partie française de Montréal. Enfin, mentionnons que la capacité d'être servi en français dans les commerces de Montréal fait l'objet de reportages journalistiques depuis quelques années.

En plus de signifier le recul du français en tant que langue d'usage de la population et par conséquent l'échec d'en faire la langue commune de tous les Québécois, comme proclamé en 1977 lors de l'adoption de la loi 101, le processus d'anglicisation actuel a aussi pour effet notable de placer la communauté anglaise de Montréal dans une position de force sur l'échiquier d'influence de l'usage des langues au Québec.

En effet, à cause du nombre sans cesse croissant des locuteurs de l'anglais dans la région montréalaise, et aussi parce qu'est engagé un processus d'édification d'une société montréalaise distincte de celle du Québec, la communauté anglaise de Montréal doit de plus en plus être considérée comme un groupe linguistique ayant la capacité de faire imposer sa langue. Aussi bien comme langue d'usage public et d'usage privé que comme langue de travail.

Car la communauté anglaise de Montréal n'est plus celle qu'elle était devenue au milieu des années 1980, alors qu'au cours des 20 années précédentes plus de 220 000 de ses locuteurs avaient quitté le Québec, la laissant dans une position de faiblesse, dévitalisée de ses meilleurs éléments. Maintenant, la communauté anglaise de Montréal est en position de force. Numériquement, par l'immigration massive. Culturellement, par l'apport d'artistes et de promoteurs anglophones provenant du reste du Canada et des États-Unis. Politiquement, par la captation du Parti libéral du Québec.

L'anglicisation du Quartier Latin et du Plateau Mont-Royal

Un phénomène emblématique de l'étau qui est en train de se refermer sur l'existence en français au Québec est l'anglicisation qui a cours depuis une douzaine d'années dans le Quartier Latin et le Plateau Mont-Royal. Des quartiers contigus situés dans la partie française de l'est du centre de Montréal.

Avec leurs nombreux établissements d'enseignement, de services de santé et de services publics, ainsi que de production et de diffusion artistique, et leurs multiples commerces en tout genre, ces quartiers, habités et fréquentés par toutes les générations de Québécois, forment un pôle résidentiel, institutionnel, éducationnel, culturel, commercial. Constituant ainsi le territoire historique de la vie nationale française dans le centre de Montréal. Mais en incluant les antennes principales des plus importants médias audiovisuels et radiophoniques de langue française présents dans le même secteur, le Quartier Latin et le Plateau Mont-Royal constituent en réalité le foyer principal d'expression de la vie nationale des Québécois.

Alors que dans ces quartiers patrimoniaux, il y a 15 ans à peine tous les aspects de la vie en société se déroulaient en français, aujourd'hui, parce que l'Anglais y réside, y travaille, y consomme et s'y divertit, l'anglais est omniprésent. Que ce soit dans l'espace public, le voisinage et les services publics ou parmi la clientèle des commerces. Comprenant ceux qui recherchent la clientèle anglophone comme Starbucks, Rockaberry, Les 3 Brasseurs et Urban Outfitters. Installés dans ces quartiers au cours des dernières années et antérieurement présents dans la zone traditionnelle d'influence anglo-montréalaise.

L'arrivée de l'Anglais sur le territoire historique de la vie nationale des Québécois a aussi pour conséquence d'introduire la pratique voulant que les employés de commerce parlent anglais entre eux, que le patron s'adresse en anglais aux employés francophones, ou encore qu'un employé parle anglais aux autres employés francophones. Sans compter que de plus en plus de commerces syntonisent des postes de radio anglais et usent de l'affichage commercial bilingue (à propos duquel d'ailleurs est observable un début de résistance quant au respect de la loi stipulant que le français doit être nettement prédominant par rapport à l'anglais).

En somme, du fait de l'anglicisation du Quartier Latin et du Plateau Mont-Royal, c'est le siège d'expression française de la vie nationale des Québécois qui est en train d'être incorporé à la zone d'influence anglo-montréalaise du centre-ville et de sa périphérie ouest. Zone d'influence dont le quartier Mile-End, contigu à l'ouest au quartier Plateau Mont-Royal, prend part activement à l'expansion ordonnée. En raison de la présence d'artistes et de promoteurs anglophones qui y vivent et y animent la vie culturelle en présentant des concerts et en organisant des festivals, et qui dans une bonne proportion sont étrangers au Québec.

Une société montréalaise distincte de la société québécoise

Outre l'expansion géographique et numérique de l'anglais à Montréal, l'expression la plus éclatante de la renaissance de la communauté se reflète dans la vitalité de la culture anglophone locale.

En effet, en plus de l'éclosion depuis une quinzaine d'années d'une scène musicale dynamique, constituant un symbole culturel anglo-montréalais auquel les gens s'identifient, dans le même temps est apparue une série de festivals et d'évènements culturels dédiés à la communauté anglaise de Montréal, comme Fringe Festival, Pop Montréal et Blue Metropolis. À dimension de la communauté, ces évènements en animent la vie culturelle et sociale. Participant ainsi au renforcement de l'identité anglaise de la ville.

La renaissance de la communauté anglaise de Montréal s'inscrit en fait dans un processus de construction sociale appelé Montreality. Une idée relativement nouvelle que l'on peut comprendre comme celle qui s'applique aux individus s'identifiant à Montréal et ayant l'anglais comme langue commune, partageant aussi des référents culturels communs et un idéal commun. Formant peu à peu une société montréalaise distincte de la société québécoise. Dont l'expression politique est sans doute l'appel récent pour une cité-État de Montréal séparée du Québec.

Une société montréalaise hostile au Québec français

Désormais installée en position de force, la communauté anglaise de Montréal devrait vraisemblablement vouloir reprendre la place d'hégémonie linguistique qu'elle a occupée au Québec pendant 200 ans, de la Conquête aux années 1960. Période au cours de laquelle l'anglais était la langue de préséance, tandis que le français et ceux qui le parlent étaient relégués très loin à un statut de second ordre.

Notons simplement que l'évolution depuis une quinzaine d'années du statut du Québécois de souche comme consommateur au centre-ville de Montréal annonce un certain retour des choses.

En effet, alors qu'à la fin des années 1990 le Parti québécois était au pouvoir et la menace d'un troisième référendum couvait, le Québécois de souche se faisant servir en français au centre-ville de Montréal pouvait se sentir la personne suprême habitant le territoire, tellement il était respecté. Par contre, après l'élection des Libéraux en 2003, peu à peu le statut du Québécois de souche a changé.

Disons seulement que le niveau de considération qu'a l'Anglais à l'endroit du Québécois de souche achetant en français peut se mesurer par le fait qu'il traitera avec davantage d'égard celui qui achète en anglais, quelle que soit la qualité de sa langue, son statut social ou son origine ethnique.

Une nation à la croisée des chemins

À la faveur de la Révolution tranquille, le dernier demi-siècle a vu les Québécois s'affirmer dans un élan d'émancipation nationale qui a mis la langue française en première place au Québec. Cette avancée historique qui a rendu les Québécois des citoyens de première classe ne sera-t-elle qu'un intermède dans leur existence de nation conquise par une autre nation, alors qu'apparaissent peu à peu les signes de déclassement de leur langue nationale?

Les Québécois forment pourtant un peuple de l'élite mondiale. Comme le démontre d'ailleurs les résultats des tests internationaux PISA mesurant la capacité des jeunes de 15 ans en lecture, en mathématiques et en sciences, qui révèlent que les Québécois sont parmi les plus performants du monde et même les meilleurs au Canada en mathématiques!

Ces mêmes tests révèlent par contre que les jeunes de la communauté anglaise historique du Québec ont des résultats beaucoup moins reluisants. Ironiquement, les Québécois sont donc intellectuellement plus aptes à accéder à la fameuse université McGill que ne le sont les anglophones de souche! Pourquoi alors la nation québécoise laisse-t-elle prendre de l'expansion une communauté linguistique dont le noyau historique est qualitativement plus faible qu'elle?

D'ailleurs que sera au juste cette nouvelle société anglaise de Montréal? Une société anglo-saxonne de première classe comme les Anglais et les Américains? Une société anglo-saxonne de seconde classe comme les Australiens et les Canadiens-anglais? Ou bien une société anglaise non saxonne constituant le prolongement d'un peuple qui est la pâle copie d'un autre peuple et qui n'apporte rien de significatif à la diversité culturelle du monde?

Étant donné que la nation québécoise se distingue brillamment dans la diversité culturelle du monde, ne devrait-elle pas faire en sorte d'assurer la pérennité de ce qui est le fondement de sa spécificité, soit l'usage de la langue française sur son territoire national?

Cela suppose toutefois d'accomplir l'objectif originel de la loi 101 de faire du français la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires. Or cet objectif n'est pas compatible avec l'existence au Québec d'une société distincte de langue anglaise.

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