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De l'antisémitisme canadien-français à l'islamophobie québécoise

28/10/2013 11:57 EDT | Actualisé 28/12/2013 05:12 EST

On ne peut que souhaiter que le plus grand nombre de Québécois possible ait vu la remarquable série documentaire qui a récemment été diffusée sur la chaîne TV5 et qui était intitulée Juifs et Musulmans si loin, si proches. En soi, elle constitue un puissant antidote aux préjugés.

Analysant l'évolution de la relation entre les juifs et les musulmans sur la longue durée, la série montre qu'avant d'être marqué par la haine, le rapport entre les deux communautés a été caractérisé par une coexistence riche et complexe qui s'est développée sur plusieurs siècles. La relation n'a pas toujours été sans conflit, mais elle n'avait rien à voir avec notre époque qui a vu les choses basculées de manière radicale, il y a de cela cent 50 ans... seulement.

À l'échelle locale, les recoupements avec le passé québécois s'avèrent également possibles. Force est de constater, par exemple, que la figure du musulman en 2013 est en voie de remplacer au Québec celle du juif des années 1930 et 1940 en tant qu'Autre dont la majorité doit se méfier sur le plan collectif. Les propos et les actes islamophobes qui se sont multipliés récemment dans certains coins de la province à la faveur de l'annonce du projet de Charte des valeurs font, à ce chapitre, un troublant écho à la longue tradition d'insécurité et de peur de l'étranger que le Québec a connu.

Au cours de l'histoire, la relation entre la majorité canadienne-française catholique et les minorités culturelles et religieuses a certes été empreinte de cohabitation paisible, mais aussi, faut-il le rappeler, d'hostilité marquée de la part de membres du groupe le plus nombreux envers la différence.

Dans la première moitié du XXe siècle, cette sourde tension s'est même cristallisée par un chapelet d'épisodes antisémites qui avaient été précédés par des discours d'intellectuels qui, tout en excitant les passions, faisaient mine d'être au-dessus de la mêlée.

Aujourd'hui, un certain fonds canadien-français, héritier frileux et intolérant de cette époque, refait surface au Québec en drainant avec lui cette même laideur. C'est ainsi qu'aux affiches placardées, en juillet 1939, dans le village des Laurentides de Sainte-Agathe-des-Monts qui décrétaient que « les Juifs ne sont pas désirés ici », que « Ste-Agathe est un village canadien-français » et que « nous le garderons ainsi » a succédé en janvier 2007 le Code de vie d'Hérouxville qui stipulait que le fait de lapider des femmes, de les brûler vives ou de procéder à l'excision étaient interdits dans la municipalité. Le plus inquiétant toutefois est le fait que depuis ce dernier épisode, la peur irraisonnée de l'Autre a gagné du terrain.

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Le regard sur l'islamophobie ne doit, bien sûr, pas éclipser les autres visages qu'empruntent la xénophobie et la discrimination au sein de la société. Les enquêtes étayées de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, notamment sur le profilage racial, rappellent les multiples facettes que prennent ces fléaux, de même que leur importance.

Mais le phénomène de l'islamophobie actuelle prend un relief particulier lorsqu'on le met par exemple en perspective avec le thème du « complot juif » dans l'histoire, et plus particulièrement dans l'histoire québécoise. Aujourd'hui, ce fantasme semble avoir changé de cible. Aux yeux d'un certain nombre de Québécois qui manifestent de plus en plus ouvertement et de manière agressive leur credo, c'est désormais le musulman ou la musulmane que l'on croise dans la rue, dans l'autobus, dans le métro ou dans un centre d'achats qui personnifie la réalité d'un projet subversif que les houspilleurs irrités appréhendent.

Pour ceux et celles qui sont prêts à casser du sucre sur le dos de cette minorité, l'imaginaire du complot leur suffit à titre de source crédible d'explication. L'entreprise suspecte des adeptes de l'Islam, pensent-il, reste pour le moment à l'état de devenir. Mais le projet social et politique qui bénéficie de la complicité directe ou indirecte de ses représentants sur place est appelé un jour ou l'autre, ruminent-ils, à peser de tout son poids.

Au rythme où se répand dans les mentalités ce mythe qui déborde maintenant des réseaux sociaux pour passer à la rue, chaque femme voilée au Québec aura bientôt son histoire à raconter à propos d'une provocation, d'une intimidation, d'une agression verbale, voire physique qu'elle, sa fille, sa mère ou son amie auront vécu.

C'est ainsi qu'à la discrimination que Bouchra et Oussam subissaient déjà dans la recherche d'un emploi ou d'un logement s'ajoute aujourd'hui la tare d'être l'incarnation de la subversion sociale. Faudra-t-il bientôt pour vivre qu'ils fassent davantage que de se fondre de manière anonyme dans la foule, mais qu'ils changent de nom comme avait dû le faire cet avocat juif en 1934? À l'instar d'autres coreligionnaires de la province, Samuel Julius Smilovitz avait, pour gagner sa vie, demandé aux autorités la permission de modifier son nom pour se faire appeler Sam Smiley.

Les choses s'étaient sans doute améliorées pour lui, mais pas pour sa collectivité. Car l'histoire le montre : la peur irrationnelle de celui ou de celle qui pense, qui s'habille, qui mange, qui prie différemment de soi peut déboucher sur un inexorable engrenage de catastrophes et une série d'événements à caractère dramatique.

Rappelons à ce titre deux épisodes du passé québécois qui s'inscrivent dans cette tradition de méfiance et de xénophobie et qui peuvent servir de mises en garde. Ils ont eu lieu en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, au moment de la campagne du plébiscite sur la conscription pour le service militaire outre-mer. Par ricochet, ces faits interrogent la responsabilité des décideurs et des maîtres à penser de l'époque.

Le soir du 11 février 1942, à l'issue d'une assemblée contre la conscription organisée au marché Saint-Jacques à Montréal et qui réunit André Laurendeau, le secrétaire de la Ligue pour la Défense du Canada et Georges Pelletier, le directeur du Devoir, des centaines de participants dont plusieurs jeunes s'attroupent. Dans leurs rangs, les slogans déferlent : « En route pour la rue Saint-Laurent ... », crie-t-on. « À bas les juifs... À bas la Gazette! »

Rendus sur place, leur verve ne suffit plus. La protestation dégénère en émeute. Certains passent de la parole aux actes et commencent à casser des vitres de commerces dont ils savent qu'ils sont tenus par des juifs.

Quelques semaines plus tard, le 24 mars, le scénario se répète. Des jeunes qui viennent d'assister au marché Jean-Talon à un autre rassemblement contre la conscription repartent vers le centre-ville. Ils s'époumonent à chanter une chanson qu'ils ont intitulée « L'Angleterre est en guerre ». Pour lui donner un peu de rythme, ses bardes l'entonnent sur l'air de Malborough s'en va-t-en guerre.

Les couplets se voient portés par une foule vibrante qui leur sert d'amplificateur au point où les décibels enterrent le bruit des voitures tout autour. Cette journée-là, les mêmes violences auxquelles Montréal a assisté en février se libèrent. Aimantés de nouveau par le boulevard Saint-Laurent, des centaines de manifestants mettent le cap sur l'artère. Outre les chants, ils scandent : « À bas la conscription! » et « À bas les juifs! ».

Une fois arrivés, ils font le pied de grue devant des établissements qui sont tenus par des juifs. La tension devient alors palpable. Dans les minutes qui suivent, une violente discussion éclate entre certains d'entre eux et des Israélites. Puis, l'altercation fait place à une confrontation physique et une bagarre s'ensuit. Dans l'échauffourée, des coups de poing sont donnés et des façades d'édifices écopent. Résultat : quatre vitres sont cassées et une enseigne lumineuse subit le même sort.

L'atmosphère en cette troisième année de la guerre est saturée de ce genre de toxines. Ces poisons tirent en bonne partie leur force de la lecture et de l'enseignement de certains bréviaires de la haine. Par exemple, quelques semaines plus tôt, au début de l'année de 1942, un chroniqueur du journal Le Devoir, le Grincheux, y est allé encore une fois d'une formule-choc contre les juifs. Leur indélicatesse, a-t-il écrit, leur culot et leur goût de la notoriété sont facilement reconnaissables car ce sont des traits qui « sentent leur ghetto à plein nez crochu ».

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