Yves-François Blanchet

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Le Canada Trudeau: Justin constate l'échec de Pierre

Publication: 21/02/2012 11:10

Un enseignant de la région de Sorel retire d'un classique de la chanson française une référence à Dieu avant de l'utiliser dans le cadre de son cours de musique. On peut supposer que la chanson ne lui déplaît pas davantage aujourd'hui qu'il y a cinq ans, mais qu'il se sent contraint d'infliger pareil outrage à Édith Piaf et Gerry Boulet.

La Cour suprême du Canada donne raison à la Commission scolaire Des Chênes de Drummondville: le cours d'Éthique et Culture religieuse (ECR) ne viole pas la liberté de religion. Le débat fait long feu : certains y voient une offensive multiculturaliste contre l'identité québécoise, d'autre une agression contre leurs libertés individuelles. J'ai trois enfants qui sont passés par là, et aucun n'en est sorti acculturé.

Un agent de la Commission des droits de la personne offre une formation sur les accommodements raisonnables à la Chambre de commerce et d'industrie de Drummondville. Il demande à l'assistance pourquoi avoir davantage peur du kirpan d'un jeune sikh que d'une secrétaire dépressive qui a des ciseaux sur son bureau (!). L'agent est pourtant articulé, excellent communicateur, mais porteur d'un message conforme à la vision du gouvernement libéral comme une vérité indiscutable.

Comment en sommes-nous arrivés là? L'absence de balises claires.

Le multiculturalisme est, au Canada, une doctrine dont le résultat devait être de réduire la culture des « Canadiens français » au statut d'une parmi la mosaïque culturelle canadienne. La primauté des droits individuels sur les droits collectifs habilement mise en place par Pierre Trudeau en 1982 est une pièce maîtresse de sa mise œuvre, sous la supervision de la Cour suprême. Ayant développé un mépris hargneux envers le nationalisme québécois, ce premier ministre canadien en viendra à renoncer à son rêve d'un Canada bilingue et moderne pour plutôt en finir avec les misérables partisans de René Lévesque. Outre un désir tout familial de faire sensation, la sortie récente de Justin Trudeau dénonçant l'écart qui se creuse entre le Canada et le Québec est extrêmement révélatrice. Le gouvernement de Stephen Harper est en effet le premier qui rompe franchement avec la vision du Canada de Pierre Trudeau.

Cette approche, c'est Justin Trudeau qui en constate l'échec. Sans présumer du jugement des futurs historiens, on peut croire que le Canada de Stephen Harper est désormais plus naturellement « canadien » que celui forcé par le charismatique Pierre Trudeau. Il n'y a pas de place pour une culture québécoise énergique, ouverte, moderne et française dans ce Canada. Le registre des armes à feu, la tentation vers la criminalisation de l'avortement, la peine de mort, la répression ou le contrôle de l'information, le mépris de la science et le soutien indéfectible aux pires pollueurs, ce sont des affronts directs aux valeurs québécoises. Sous cet éclairage, il n'est pas si étonnant que le Québec ait élu près de 60 candidats peu connus du NPD le 2 mai : Jack Layton s'était fait porteur de certaines valeurs qui sont québécoises, mais qui, à la lumière de sa propre performance ailleurs au Canada, ne sont que de moins en moins des valeurs canadiennes.

Le multiculturalisme canadien a de quoi séduire les communautés issues de l'immigration. Certaines d'entre elles ou des minorités au sein de celles-ci se comportent parfois en communautés distinctes, à l'encontre d'une intégration mutuellement bénéfique au sein de la société d'accueil. Elles le font avec la caution du multiculturalisme canadien. Une part de la communauté anglaise réfute la légitimité de la Loi 101 et s'affirme en droit d'intégrer en anglais une large part de l'immigration. Elle se revendique alors de la Charte canadienne des droits et, sans toutefois le dire ouvertement, du multiculturalisme canadien.

Lorsque le gouvernement de Jean Charest refuse de tracer une ligne claire au bénéfice de la laïcité de l'État et de l'égalité entre les hommes et les femmes, ou lorsqu'il endosse des agressions claires à l'esprit et à la lettre de la Loi 101, il capitule en notre nom devant la Charte canadienne des droits et le multiculturalisme canadien. Son refus de définir clairement l'interculturalisme québécois fait figure d'aveu : une telle définition sonnerait le glas de son inaction minutieusement calculée.

Le gouvernement de Jean Charest agit par pur clientélisme. Il ne peut se passer de l'appui électoral de la communauté anglaise. Il ne peut se passer du mensonge colporté auprès des immigrants à l'effet que leur richesse culturelle sera réprimée dans un Québec souverain. Il ne peut pas non plus assumer ouvertement sa soumission à un Canada qui ajoute l'insulte du régime Harper à l'injure de l'héritage Trudeau. S'il le faisait, ses appuis déjà fragiles chez les francophones seraient anéantis. Il ne peut donc que tergiverser, dire une chose et faire son contraire, et envoyer les ministres Weil et St-Pierre valser sur une musique qui sonne de plus en plus faux au lieu de prêter attention aux opinions éclairées de madame Houda-Pepin. Ce faisant, il ne formule aucune directive claire.

Pendant ce temps, un professeur de musique de la région de Sorel se pile sur le cœur et commet l'impensable : censurer une œuvre d'art. Pendant ce temps, la Commission des droits de la personne du Québec explique comment accorder des privilèges à une minorité parmi les minorités au détriment des valeurs de laïcité de l'État et d'égalité. Pendant ce temps, une formation académique qui relativise - imparfaitement - la diversité religieuse et culturelle pour alimenter la tolérance au sein de la société civile est prise en étau. Elle est accusée par la droite religieuse de brimer son droit divin d'endoctriner les enfants, et par un nationalisme plus sévère de ne pas étendre à l'espace public une laïcité qu'on croyait avoir réservé à l'espace d'État.

Il y a place à mille nuances dans tout ça. Je doute que nous puissions en faire le tri au bénéfice de tous tant qu'un état autre, une volonté qui nous est étrangère et un désir renouvelé d'assimiler le Québec n'auront pas été clairement rejetés par une majorité de Québécois. La souveraineté n'est pas une notion abstraite. Elle est la disposition exclusive de tous les outils de ce que nous faisons, mais aussi de ce que nous sommes.

Mine de rien, Justin Trudeau nous a offert une fanfaronnade révélatrice. Si les Québécois en font une juste lecture, le mythe brisé les invitera à jeter un regard neuf sur le projet de René Lévesque, de ceux qui l'ont précédé et de ceux qui le suivent dans la marche naturelle des Québécois vers un pays qui leur appartienne.

 

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