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Élastique linguistique et Fête nationale

24/06/2012 01:11 EDT | Actualisé 24/08/2012 05:12 EDT
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Récemment, Christine St-Pierre réduisait le Forum mondial de la langue française, la semaine prochaine à Québec, à une occasion de redorer notre blason entaché par « la violence et l'intimidation » imputés au mouvement étudiant, conformément au PowerPoint du premier ministre coulé au Parti québécois. À la veille de la visite de mille cinq cents jeunes francophones de partout, c'est plutôt de l'exemple qu'elle donne en matière de préservation de la langue française dont elle doit avoir honte. Et au contraire, outre des abus aux marges comme en connaissent tous les mouvements, le Printemps étudiant doit enorgueillir tout le Québec d'une jeunesse en éveil alors qu'on la croyait léthargique.

La semaine dernière, au hasard d'une fuite étonnante aux médias, la ministre se faisait soudain vindicative à l'encontre de commerces qui demandaient des compléments d'information au bout de quelques semaines d'échanges avec l'OQLF en matière d'affichage. Elle a brandi avec passion la menace de ces poursuites dont elle s'est montrée si avare depuis son entrée en poste, alors que certains commerces de son propre comté sont en contravention depuis des années... À moins de trois mois des élections supposées, le procédé met en lumière qu'il faudra davantage que cette vulgaire récupération pour faire oublier un bilan bien peu montrable à la face du monde.

Enfin, le Conseil supérieur de la langue française publiait vendredi dernier une étude particulièrement intéressante sur la perception qu'ont les Québécois de la situation linguistique et leurs aspirations à ce sujet.

Dans ce contexte apparu à la veille de notre Fête nationale, rappelons qu'environ un demi milliard de citoyens du monde vivent dans des pays dont la langue commune est principalement l'anglais : Angleterre, États-Unis, Irlande, Écosse, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, plusieurs îles des mers du sud... C'est considérable, mais moins que la population des pays dont la langue commune est le mandarin, l'hindi ou l'arabe. Ce ne sont toutefois pas des langues internationales comme le sont l'anglais et dans une moindre mesure le français.

Il est incontestable que l'anglais est la langue franche à l'échelle planétaire. Même si on nous emplit de balivernes quant au fait que tout le monde sauf les petits Québécois parlent couramment anglais, c'est faux. Même dans les milieux touristiques européens, l'anglais n'est pas si répandu, et dans un pays comme l'Inde dont c'est une langue officielle, assez peu de gens le parlent. Ainsi, malgré quelques nuances, il est pertinent pour les Québécois de maîtriser l'anglais, surtout dans l'environnement américain. L'anglais est essentiel pour ceux qui nous représentent dans les secteurs du commerce, des télécommunications, du tourisme, de la finance, de la haute technologie et quelques autres. Il est un complément utile pour ceux qui, au quotidien, travaillent dans des domaines qui ne le requièrent pas. Il va de soi que la préférence personnelle ou l'unilinguisme de l'employeur ne devraient pas définir cette pertinence.

De façon générale, l'étude du Conseil supérieur de la langue française, Importance et priorité du français pour la population québécoise, suggère que les Québécois, y compris ceux d'expression anglaise, sont attachés au français dans leur vie sociale, culturelle ou identitaire. En revanche, le français est perçu comme d'importance égale ou moindre que le bilinguisme ou l'anglais en matière d'économie, d'emploi ou même de relations avec nos institutions et notre immigration. Il importe, sans jugement de valeur, d'en prendre acte. Tendance lourde, fortement implantée chez les jeunes, on répugne à y opposer la contrainte, confiants que nous sommes que dans un avenir prévisible au moins, le français ne disparaîtra pas. L'étude révèle un Québec sans complexe à bien des égards, mais aussi sans inquiétudes jusqu'à l'imprudence à certains autres, tant dans sa relation avec le français que l'anglais.

Cette insouciance apparaît relativement récente, et pas du tout irréversible. Les scrupules des Québécois, historiquement reflétés par ceux de leurs élus, suggèrent que tant que le français est un trait distinctif du Québec, les mesures davantage perçues comme coercitives en regard des services en anglais aux immigrants ou de l'application de la Loi 101 au niveau collégiale heurtent la bonne conscience. Pour l'État, enseigner dans la langue officielle avec la générosité que ce soit pratiquement gratuit, recevoir les immigrants dans la langue officielle, traiter avec les entreprises dans la langue officielle, tous des comportements normaux dans tous les pays du monde, sont vus comme des contraintes par beaucoup de ceux-là mêmes dont ces choix visent à perpétuer la langue, la culture et l'identité.

Lors de la prochaine campagne électorale, deux visions s'affronteront. Même si le format de nos campagnes s'y prête peu, le gouvernement du Parti libéral devrait justifier la permission accordée de recourir aux écoles passerelles. Il se ferait rappeler son incohérence dans sa négation, puis son aveu timide et enfin sa soudaine attitude vindicative en matière d'affichage. Il devrait expliquer la perpétuation d'une approche en effet schizophrène dans l'accueil des immigrants en matière linguistique. Il serait questionné sur la tolérance dans la nomination de cadres unilingues anglophones dans nos propres sociétés d'État. Il porterait le poids du doute pour son application intransigeante d'une mesure d'enseignement intensif de l'anglais soumise aux attentes d'intérêts particuliers, mais contraire aux recommandations des enseignants et des experts en termes pédagogiques et de ressources disponibles.

Le gouvernement actuel aura été en poste près de dix ans. Il en aura fallu bien moins à celui de René Lévesque pour transformer et franciser dans l'enthousiasme le visage du Québec. Le gouvernement de Jean Charest ne peut plus imputer au Parti québécois son piètre bilan en matière linguistique.

Je soumets pour ma part que le message, voulu ou non, qu'a communiqué ce gouvernement est justement celui de l'importance plus grande de l'anglais que du français en économie, en emploi, en relations internationales, reléguant toujours un peu plus le français aux domaines plus légers mais bien visibles des arts et de la culture. Il n'y a qu'un pas pour conclure à une renonciation passive au français, une tolérance complaisante des reculs, un aveuglement et un mensonge à soi-même qui facilite celui servi aux autres, et au bénéfice d'intérêts politiques à plus court terme: financement, espoir de victoire électorale, obstacle à la souveraineté en n'affrontant pas le fédéral... Le prix à payer pour éviter ce qui, partout ailleurs, est une aspiration normale.

Le message implicite mais insistant de cette politique ne peut qu'avoir été une raison importante de ce que révèle l'étude du CSLF : l'anglais, c'est la vraie affaire, le français, c'est sympa. Vous voulez le bien de vos enfants, assurez-vous d'abord de leur maîtrise de l'anglais, au détriment s'il le faut du français, des mathématiques, des sciences et surtout de l'histoire. En revanche, les arts se déployant singulièrement bien dans l'adversité, ils seront un bouillon fertile pour préserver au français une image de dynamisme invincible. Or l'ambiguïté pas très courageuse ne rend service ni aux francophones, ni aux Anglais, ni aux immigrants. Elle entretient une confusion coûteuse, nuisible aux objectifs d'intégration, et génératrice de conflits. L'amour de la langue peut devoir aussi s'exprimer par une salutaire fermeté.

En revanche, sans cet amour de notre langue, de notre culture et de nos arts, rien n'est possible, et le consensus autour de ce sentiment est, lui, un héritage formidable de messieurs Laurin et Lévesque qu'il faudra chérir à travers les réflexions à venir. Parmi celles-ci, la nôtre suggère que bien des tergiversations seront désuètes si comme tous ceux qui le peuvent, le peuple québécois s'empare enfin et bientôt de sa souveraineté politique.

Le duo St-Pierre-Charest a tiré bien fort sur l'élastique linguistique, croyant les Québécois engourdis comme ils l'ont crû des étudiants en créant un affrontement d'autant plus odieux qu'il a été calculé. Je parie que cet élastique-là aussi va casser, mais que l'échéance électorale leur évitera que la cassure ne s'exprime autrement que par un vote de débarras et un vote de remplacement par une équipe qui sait que définir le changement, c'est aussi définir au profit de qui il s'imposera. Ce qui nous ramène à la langue, la culture, les valeurs, l'identité, et le pays.

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