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Attentat à Québec: ce n'est jamais la faute de l'autre

15/02/2017 10:30 EST

Veuillez noter que cette lettre a d'abord été rédigée en anglais à l'intention des Canadiens et des Américains. Voici la version française.

Le dimanche 29 janvier, un jeune sympathisant de l'extrême-droite raciste fait irruption dans la Grande mosquée de la ville de Québec. Tout juste après la prière, le lieu de culte est fréquenté et le terroriste fauche six pères de famille. La communauté musulmane de la province de Québec, forte de plus de 200 000 fidèles, exprime alors toute sa peur, son indignation et sa tristesse aux populations du Québec et du Canada dont les manifestations de contrition et de solidarité sont sans précédent.

Le Québec est cette province canadienne peuplée d'une forte majorité de descendants de colons français des XVIes, XVIIe et XVIIIe siècle. Conquise par les armes en 1760 puis cédée par la France à la Couronne britannique en 1763, la Nouvelle-France a laissé en Amérique une communauté reconnue comme plutôt progressiste, écologique, égalitaire et accueillante. Sur le plan de la promotion et de la défense de son identité culturelle et linguistique, les voix sont moins harmonieuses. Bien qu'on y parle toujourstrès majoritairement le français, l'enjeu linguistique ne quitte pas l'actualité depuis 50 ans alors et de 30% à 40% des électeurs s'y disent favorables à l'indépendance du Québec.

Le Québec compte 8 millions d'âmes et accueille chaque année environ 50 000 immigrants. Reçus à titre de réfugiés ou simplement mal informés, plusieurs d'entre eux posent des défis en termes d'intégration linguistique, culturelle et économique, mais les Québécois leur réservent en général un accueil généreux et cordial. Comme ailleurs, le terrorisme islamique radical a stigmatisé une communauté de musulmans pourtant mieux intégrés que plusieurs autres notamment parce que beaucoup d'entre eux maîtrisent le français. Comme pour l'ensemble de l'immigration, la reconnaissance des diplômes reçus à l'étranger est un enjeu important. Notons qu'aucun immigrant de confession musulmane n'a jamais posé de geste à caractère terroriste au Québec.

Comme ailleurs aussi, un appareil média très compétitif et la politique partisane ont exacerbé les tensions entre, de façon générale, la majorité francophone de descendance catholique et les minorités culturelles et linguistiques de confessions diverses. Comment alors assurer l'intégration harmonieuse des immigrants à la société québécoise? Quelle part de la démarche doit procéder de la contrainte et quelle part de mesures incitatives? Comment chaque parti politique peut-il servir le bien commun sans heurter les préférences de sa base électorale? Laïcité de l'État, port de signes religieux dans l'espace d'État et l'espace publique, interdiction du port de vêtement religieux couvrant le visage lors de certains gestes et activités civils, reconnaissance des diplômes obtenus à l'étranger, langue d'enseignement aux immigrants, accommodements à caractère religieux en milieu de travail (...) sont quelques-uns des enjeux qui font débat avec, en toile de fond, la sécurité et la lutte à la radicalisation et au terrorisme international.

Interculturalisme, multiculturalisme et souveraineté

On assiste déjà à une récupération idéologique du drame de Québec, à des attaques contre les nationalistes québécois et ce qu'ils appellent l'« interculturalisme ». L'interculturalisme n'est pas une notion très claire, mais on pourra le définir comme le multiculturalisme assorti d'une volonté de la société d'accueil que soient adoptées par les immigrants certaines valeurs consensuelles : le français comme langue commune, la primauté du droit, la laïcité de l'État, l'égalité entre les sexes et les orientations sexuelles, les religions et les origines... En principe, pas mal tout le monde est d'accord. C'est dans les détails de la mise en œuvre que se cache le Diable. Au cours des derniers jours toutefois, médias populistes et politiciens ont fait acte de contrition et de rapprochement et on peut espérer l'émergence d'un consensus exprimé de façon plus civile.

Pourtant, le consensus québécois risque de ne pas du tout satisfaire l'ensemble du Canada, résolument multiculturaliste et anglophone. On a donc lu dans les pages du Washington Post une charge contre le Québec en général qui, selon le commentateur et caricaturiste J.J. McCullough de Vancouver, cacherait sous des dehors progressistes un racisme profond et sombre. À preuve : le nombre d'attentats qui sont perpétrés au Québec! S'il est vrai que, toutes proportions gardées, il y a eu davantage de ces gestes de violence au Québec que dans le Canada, il y en a peut-être eu beaucoup moins, toutes proportions gardées toujours, qu'aux États-Unis.

Le Québec moderne connaît ses premiers traumatismes terroristes lorsque le Front de libération du Québec (FLQ) assassine un ministre lors de la Crise d'octobre en 1970. Pour la suite, l'auteur n'hésite pas à parler d'un sentiment antisémite et profasciste et à confondre les crimes haineux à caractère sexiste dans des institutions d'enseignement, les attentats perpétrés par des « loups solitaires » sans supervision terroriste organisée, dont celui de Québec, et deux attentats contre des leaders souverainistes qui ont échoué, mais coûté plusieurs vies : contre le gouvernement de René Lévesque à l'Assemblée nationale en 1984 et contre la première ministre Pauline Marois en 2012. Ce fourre-tout sert son propos : c'est le Québec même qui, raciste et intolérant, séparatiste de surcroît, s'avère le creuset de toutes les violences.

À sa décharge, le débat sur l'identité - que plusieurs assimilent à du nationalisme ethnique - a donné lieu à des abus de langage de leaders pourtant progressistes et sainement préoccupés d'intégration. Ajoutez-y des diatribes spectaculaires et irresponsables de commentateurs dans les médias et la débauche devenue habituelle sur les réseaux sociaux, et on ne peut exclure des conditions favorables à l'émergence d'un esprit faible et influençable qui passe aux actes. Faut-il pour autant pointer les médias et les politiciens comme responsables? Ce lynchage semble très exagéré même si la prise de conscience des excès avait été bienvenue avant le drame au sein d'une communauté immigrante parmi les mieux intégrées et dans une ville notoirement paisible (le dernier homicide à Québec remonte à un an et demi).

Différences irréconciliables

Dans cette discussion enflammée, et souvent de façon intéressée, on confond les notions d'immigration, d'Islam, de radicalisation, de terrorisme, de laïcité de l'État et d'égalité des sexes. Au Québec, ce débat ajoute à la polarisation qui perdure entre les indépendantistes les fédéralistes canadiens.

Au cœur de cet affrontement, l'immigration est fortement instrumentalisée. Les Québécois issus de l'immigration se reconnaissent peu dans le débat linguistique et constitutionnel qui agite le Québec. C'est au Canada, voire en Amérique, qu'ils jugent être venus, aussi adhèrent-ils davantage au fédéralisme. Un nombre important d'entre eux manifestent une préférence pour l'intégration à la communauté linguistique et économique anglophone pour des raisons similaires. Chez les nationalistes et les souverainistes, on associe donc l'immigration au renforcement du fédéralisme par la force croissante du nombre.

Des mesures importantes sont alors imaginées pour accueillir positivement les immigrants au sein de la société québécoise. La langue officielle en est le français et l'accueil est assortis de règles contraignantes portées par des lois linguistiques ou, au plan culturel et institutionnel, un projet de Charte des valeurs qui aura, à tort peut-être et malgré son échec, contribué à associer le mouvement souverainiste à un certain nationalisme ethnique.

Ce nationalisme ethnique existe bel et bien. L'auteur de la tuerie de Québec s'en revendiquait. Il ne prospère cependant qu'aux franges de la société et ne nourrit pas une extrême droite comparable à ce qui se voit en France, ailleurs en Europe et même en Amérique. Il y a des racistes et des islamophobes au Québec et même au sein du mouvement souverainiste. Toutefois, il serait faux et irresponsable de prétendre que le Québec et les indépendantistes sont racistes ou islamophobes pour autant. Personne de sérieux n'affirme que les partis souverainistes soient racistes ou islamophobes.

L'histoire explique bien cette différence entre le Canada multiculturaliste et le Québec interculturaliste. Les États-Unis, le Canada et le Québec sont des terres d'immigration. Cependant, au moment de sa conquête par les armes et encore aujourd'hui, la nation canadienne-française devenue québécoise est la seule en Amérique où presque chacun parle une autre langue que l'anglais et à présenter une origine et un ensemble de traits culturels et historiques à ce point anciens, communs et homogènes.

De façon plus ou moins hostile au gré des époques, il est normal qu'une majorité souhaite la reconnaissance et l'adoption par les minorités de sa langue, de ses institutions et souvent de sa religion. C'est pour les assimiler et disposer de leurs terres que les Acadiens ont été déportés en Louisiane. Lord Durham, un noble britannique dépêché en 1838 au Québec pour en comprendre la résilience française et catholique, et la fertilité légendaire, souhaitait de bon cœur aux Canadiens français de s'assimiler à la culture anglo-saxonne! Ironiquement, ce sont les Canadiens français qui assimileront des milliers d'Irlandais et d'Écossais. Les Québécois de descendance française sont une minorité dans le Canada anglais et une majorité dans le Québec français. Plus d'un million d'entre eux ont migré vers le nord-est américain au début du XXe siècle et s'y sont parfaitement intégrés.

Pierre Trudeau fut le père de l'actuel Premier ministre du Canada. Durant son flamboyant passage à la tête du pays, il a institutionnalisé le multiculturalisme canadien notamment par l'ajout d'une charte des droits et libertés à la Constitution canadienne imposée sans que, 35 ans plus tard, le Québec n'y ait encore adhéré. Un effet de cette doctrine est le passage de la nation québécoise du statut de peuple fondateur à celui de minorité parmi les autres, destinée à se fondre à la mosaïque culturelle canadienne. En revanche, malgré une présence culturelle forte et une coexistence dynamique et cordiale, la communauté anglophone du Québec se voit aussi réduite lentement, elle aussi, au statut de minorité parmi les autres au Québec.

En apparence vertueux, le multiculturalisme canadien coûterait à la diversité culturelle une nation unique, riche d'une histoire propre, fortement métissée, en effet ouverte et progressiste et porteuse d'une langue en recul en Amérique. Il est donc compréhensible que, maladroitement peut-être, ce peuple de quelques millions cherche à concilier ses valeurs progressistes et accueillantes à son désir de survie culturelle et linguistique.

Le texte que le Washington Post a publié est un excellent reflet de la dualité qui fait du Canada un collage historique de différences parfois inconciliables. Cette distinction linguistique, idéologique, religieuse, territoriale, culturelle et souvent politique n'est pas le propre du Canada. On retrouve les mêmes ingrédients dans l'histoire récente des États-Unis, qui n'en sont pas moins un phare parmi les grandes démocraties.

En outre, en intégrant la formidable diversité de l'immigration à des institutions, à un patriotisme et à une langue commune, le « Melting pot » américain s'avère bien davantage un modèle d'interculturalisme à la québécoise que de multiculturalisme à la canadienne.

Il n'en fallait pas davantage pour que rapidement on profite de l'extrême vulnérabilité du Québec pour le décrire comme une terre de nationalisme ethnique et raciste au cœur d'un Canada vertueux.

Les événements de Québec ont exposé le flanc des politiciens souverainistes et nationalistes. Il n'en fallait pas davantage pour que rapidement on profite de l'extrême vulnérabilité du Québec pour le décrire comme une terre de nationalisme ethnique et raciste au cœur d'un Canada vertueux.

Il convient de dénoncer est l'exclusion, l'ignorance et la peur de la différence. Tous les leaders québécois reconnaissent que l'immigration est une contribution culturelle, démographique et économique essentielle à la perpétuation de nos nations.

Ce n'est jamais la faute de l'Autre. En politique, il est vain de rejeter sur autrui la responsabilité d'un échec, d'un recul ou d'un drame. Il convient au contraire, toujours et sans complaisance, de se demander, chacun pour soi puis ensemble, ce que nous aurions pu faire autrement pour éviter un pareil drame et ce qui pourra être fait pour qu'il n'en survienne plus. Malgré son regard critique et quelques propos acerbes, le Canada ne nuira pas au à la réflexion en cours Québec. Au contraire, il l'obligera à être meilleur, accueillant, compréhensif et créatif sans pour autant renoncer à ce qui fait de lui une nation riche de ses métissages au sein d'une culture commune. En évitant de jeter la faute sur l'Autre, le Québec ne sera que plus légitime de choisir s'il veut demeurer une province canadienne ou siéger comme pays à la table des nations.

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