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Le Canada est incapable de rompre ses liens avec Barrick Gold

Au pouvoir depuis près de deux ans, le gouvernement Trudeau n’a pas encore tenu sa promesse de remettre de l’ordre dans les activités des compagnies minières canadiennes à l’étranger.

09/08/2017 09:52 EDT | Actualisé 09/08/2017 09:52 EDT
Mark Blinch / Reuters
En dépit de ses promesses électorales, le gouvernement Trudeau utilise tout le poids diplomatique du Canada dans le but de défendre sa compagnie minière la plus controversée, y compris dans le pays où celle-ci a commis les violations des droits de la personne les plus flagrantes.

Le gouvernement du Canada continuera-t-il à soutenir l'extraction minière en Tanzanie en dépit des violations des droits de la personne commises par Barrick Gold?

L'administration Trudeau cesserait-elle d'appuyer la firme torontoise si elle apprenait qu'elle a fraudé ce pays africain de 10 milliards de dollars, que ses agents de sécurité ont violé ou blessé un millier de personnes, ou qu'une centaine de travailleurs auraient perdu la vie dans ses mines?

Le fait est que la filiale africaine de Barrick Gold, Acacia Mining, est actuellement impliquée dans un conflit politique majeur en Afrique de l'Est. En réponse à des preuves de plus en plus accablantes de fraude fiscale et de non-paiement de redevances, le président de la Tanzanie a condamné publiquement Acacia et interdit ses exportations. La firme doit maintenant rembourser un lourd compte de taxes.

Au mois de mai, un comité gouvernemental a conclu qu'Acacia a sous-rapporté de manière significative la teneur en or et en cuivre de ses concentrés de sels minéraux destinés à l'exportation. Le mois suivant, une commission d'enquête publique a déterminé que les revenus non déclarés des compagnies minières étrangères ont privé la Tanzanie de 100 milliards de dollars. En effet, le rapport estime que le gouvernement de ce pays a été privé de redevances se situant entre 68,6 et 108,5 billions de shillings entre 1998 et mars 2017.

La controverse au sujet des exportations de Barrick Gold a contraint le président John Magufuli à congédier son ministre des Mines et la direction de l'agence d'inspection minière. Le parlement tanzanien a également voté pour d'une révision de tous les contrats miniers et d'une interdiction d'intenter des poursuites à l'encontre du pays devant les tribunaux internationaux du commerce.

Mais pendant que le scandale des redevances prend de l'ampleur, les violations des droits de la personne se poursuivent sans répit à la mine de North Mara. Voici ce qu'a découvert la plus récente mission exploratoire de MiningWatch :

De nouveaux cas de violence non résolus ont été rapportés à la suite d'incidents impliquant les policiers et les agents de sécurité qui surveillent la mine en vertu d'un protocole d'entente entre les compagnies minières et les Forces policières de Tanzanie. Les nouveaux cas documentés en 2017 incluent la perte de membres, la perte de vision, des fractures, des blessures internes, des enfants blessés par des débris d'explosions, ainsi que d'autres blessures causées par des grenades lacrymogènes lorsque les forces de sécurité ont pourchassé les soi-disant intrus jusque dans les villages avoisinants. Comme les années précédentes, les villageois ont été témoins de raclées incapacitantes, le plus souvent infligées à l'aide de bâtons de bois ou de crosses de fusil. Les balles de caoutchouc et les grenades lacrymogènes ont causé des blessures sérieuses, et l'on rapporte que certaines personnes ont reçu ces balles dans le dos. Comme les années précédentes, ces incidents ont provoqué un certain nombre de décès.

Depuis 2014, au moins 22 personnes ont été tuées et 69 blessées à la mine de North Mara ou dans ses environs. La plupart des victimes sont des villageois démunis grattant le sol dans l'espoir de trouver des pépites d'or. Plusieurs s'adonnaient à des activités minières sur ce territoire avant même que Barrick Gold ne s'y installe. Par ailleurs, un rapport gouvernemental publié au début de 2016 affirme que les agents de sécurité ou policiers employés par Barrick Gold à North Mara ont tué 65 personnes depuis 2006, en plus d'en blesser 270 autres. Selon les groupes de défense des droits de la personne de Tanzanie, le nombre de décès s'élèverait plutôt à 300. Enfin, le Financial Times rapporte qu'aucun policier ou agent de sécurité travaillant pour la compagnie n'a été tué dans l'exercice de ses fonctions.

C'est donc sur fond de violences et de fraude que le haut-commissaire du Canada Ian Myles a organisé une rencontre entre le président Magufuli et John Thornton, directeur exécutif de Barrick Gold. « Le Canada est fier d'exiger que ses entreprises respectent les lois et les plus hautes normes de responsabilité sociale », a affirmé le M. Myles au sortir de cette réunion tenue à Dar es Salaam. « Nous savons que Barrick encourage vivement ces valeurs. »

Ian Myles a développé une « passion pour le développement international » à l'âge de 17 ans, indique sa page de profil à l'Université de Toronto. Bien qu'il ait été nommé par Justin Trudeau, ce haut-commissaire reprend à la lettre la stratégie de Stephen Harper. Lors d'un voyage au Chili en 2007, l'ex-premier ministre avait affirmé, en réponse aux critiques concernant le projet Pascua Lama, que « Barrick Gold respecte les normes canadiennes de responsabilité sociale des entreprises ».

Spécialisée en éthique des affaires, la journaliste tanzanienne Samantha Cole n'a pas du tout apprécié l'intervention du haut-commissaire canadien. Voici sa réponse :

Que ces Canadiens et Britanniques croient encore nous berner avec leur malhonnêteté et leur discours politique insensé est extrêmement insultant. Quelles sont les véritables valeurs de Barrick Gold? Notre nation n'a-t-elle pas vu assez de meurtres, de viols et d'incendies criminels de ses propres yeux? N'avons-nous pas été témoins de la destruction de notre environnement? De l'empoisonnement de notre eau? De fraudes et de centaines de problèmes légaux impliquant des entreprises locales qui ont été maltraitées et intimidées? La liste est encore longue. De quelles « valeurs » l'ambassadeur Myles vante-t-il les mérites? Il est absolument malhonnête et immoral de nous mentir de la sorte. Myles ferait mieux de se taire, car chaque pays où Barrick Gold est implantée peut dresser une très longue liste de crimes et d'activités illégales.

En dépit de ses promesses électorales, le gouvernement Trudeau utilise tout le poids diplomatique du Canada dans le but de défendre sa compagnie minière la plus controversée, y compris dans le pays où celle-ci a commis les violations des droits de la personne les plus flagrantes.

En dépit de ses promesses électorales, le gouvernement Trudeau utilise tout le poids diplomatique du Canada dans le but de défendre sa compagnie minière la plus controversée, y compris dans le pays où celle-ci a commis les violations des droits de la personne les plus flagrantes. Interrogé à ce sujet lors de la dernière campagne électorale, le Parti libéral a répondu ceci : « Nous partageons les inquiétudes des Canadiens au sujet des pratiques de certaines compagnies minières canadiennes à l'étranger, et nous essayons depuis longtemps de promouvoir la transparence, la responsabilisation et les pratiques durables auprès de cette industrie. »

Dans sa réponse, le Parti libéral prétendait également appuyer le projet de loi C-300 (Loi sur la responsabilisation des sociétés à l'égard de leurs activités minières, pétrolières ou gazières dans les pays en développement), qui aurait retiré le soutien financier et diplomatique aux entreprises coupables de graves violations des droits de la personne à l'étranger. Dans une lettre adressée au Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises en septembre 2015, le parti affirmait qu'un gouvernement libéral « nommera un médiateur indépendant pour conseiller les entreprises canadiennes, examiner les plaintes qui leurs sont adressées, et enquêter sur ces plaintes lorsque cela semble justifié ».

Au pouvoir depuis près de deux ans, le gouvernement Trudeau n'a pas encore tenu sa promesse de remettre de l'ordre dans les activités des compagnies minières canadiennes à l'étranger. Dans la plupart des cas, les libéraux ont poursuivi la politique de défense des intérêts miniers instaurée par Stephen Harper.

Si les libéraux sont prêts à épauler ouvertement Barrick Gold en Tanzanie, il y a lieu de se demander jusqu'où pourrait aller une entreprise avant de perdre le soutien de Justin Trudeau.

Ce billet de blogue a d'abord été publié sur le HuffPost Canada.

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