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L'ijtihad plutôt que le jihad

12/01/2015 10:44 EST | Actualisé 14/03/2015 05:12 EDT

Avec les terribles attentats contre l'hebdomadaire français Charlie Hebdo et contre l'épicerie cachère commis en France ces derniers jours, une intervention toute récente, début janvier, par Abdel Fatah al-Sissi, le chef d'État égyptien, mérite d'être rappelée.

Reconnu pour sa grande piété, le dirigeant égyptien en a néanmoins appelé à une « révolution » en islam, à une réinterprétation « éclairée » de la foi islamique, à la révision de concepts « figés depuis des siècles ».

Ce que le dirigeant égyptien évoque probablement, c'est que les musulmans cessent de se cantonner dans une conception traditionnelle de leur foi, transmise sans remise en question, de génération en génération. Cet effort de réflexion est connu en islam comme l'ijtihad.

Les événements du 7 janvier 2015 en France, comme les attentats terroristes effectués en Occident depuis le 11 septembre 2001, font maintenant de l'ijtihad - la réforme de l'islam - un enjeu touchant directement la sécurité des États à travers le monde. L'intégrisme islamique, qui est apparu il y a plus d'un siècle uniquement dans le monde arabe, est maintenant ancré en Occident, mais il a aussi essaimé en Asie et en Afrique, pourtant longtemps à l'abri de l'hydre islamiste.

C'est à partir d'une lecture rigide, littérale et passéiste de l'islam que les intégristes se donnent une légitimité pour attaquer leurs cibles, dans les pays musulmans comme en Occident.

Cette interprétation littérale, quasiment nihiliste, s'appuyant entre autres sur des versets à caractère guerrier des textes sacrés, est relayée activement, depuis des dizaines d'années, par des groupes organisés, opérant sous le manteau en Occident, mais agissant ouvertement dans des États défaillants, comme l'Irak, la Syrie ou la Libye. Là-bas, les combattants y font le jihad, soit la guerre sainte, par les armes, au nom de l'islam.

Pour les intégristes, le régime politique idéal est le califat, dont le devoir est de veiller à l'application intégrale du Coran et de Loi musulmane (la charia). La religion peut régir toute la vie, au grand complet, et cet islam figé est incontestable, et ce d'autant que la Coran est parole divine, stricto sensu, dont Mohammed, son Prophète, n'est que le transmetteur passif : il est donc impossible d'interpréter la foi islamique, même en tenant du contexte de son apparition, au 7e siècle.

En somme, ce qui s'appliquait au 7e siècle doit être repris intégralement, 14 siècles plus tard, au 21e siècle.

Mieux, les premières générations de l'islam sont celles qu'on doit imiter pour que l'oumma, la civilisation musulmane, retrouve sa gloire d'autrefois. (Ce retour aux sources, aux « sages prédécesseurs » - salaf -, est à l'origine du terme salafiste pour qualifier aussi les intégristes.) Toute réinterprétation, tout nouvel éclairage des traditions à la faveur des conditions actuelles, doit être combattue, car considérée comme une bida (une innovation malveillante).

Parallèlement à cette vision réductrice de la religion, un narratif résolument anti-occidental, et surtout anti-américain, est mis de l'avant par des idéologues radicaux. Ce narratif prétend que tous les maux des musulmans, surtout dans le monde arabe, sont dus à un Occident supposément résolu à combattre la religion musulmane et ses adeptes.

Ce message guerrier s'est donné encore de plus de visibilité depuis la venue de l'Internet. Cet accès plus facile à la propagande intégriste facilite l'auto-radicalisation, alors qu'il y a peu, des cellules, plus faciles à infiltrer et à surveiller, étaient nécessaires pour recruter des adeptes prêts à passer à l'action.

Manifestement, ce discours millénariste et violent influe sur nombre d'esprits. On le constate par la présence de quelques milliers de musulmans nés et élevés dans des pays non musulmans partis faire la guerre sainte dans des pays comme la Syrie ou l'Irak. Ou encore, comme on l'a vu au Québec en 2014, de récents convertis prennent appui sur ce discours simpliste pour commettre leurs méfaits.

Les terroristes du 7 janvier en France ont assurément été exposés à ce discours légitimant la canalisation de leur malaise, liée à leur marginalisation sociale, vers une violence alimentée par ce ressentiment.

Une réforme nécessaire

Dans le discours intégriste, il n'existe aucune autocritique : le malheur, c'est les autres, et la vérité, est unique, stricte, et ceux qui n'y adhèrent pas, musulmans compris, sont des impies.

Bien sûr, la vaste majorité des musulmans n'adhérent pas à ce discours. Mais l'idéologie intégriste existe depuis trop longtemps et commet trop de dégâts pour ne pas l'attaquer de front.

Le message religieux islamique doit viser à enlever toute légitimité au propos intégriste, sortir de ses vieillottes interprétations pour entreprendre des avancées conséquentes qui passent notamment par une meilleure synchronisation du discours religieux aux réalités modernes.

Dans les communautés musulmanes d'Occident, les voix doivent se faire encore plus résonnantes pour ramener l'islam à son rôle essentiel, soit celui d'une religion pacifique, vécue en privé, et non d'une idéologie politique.

Malheureusement, trop souvent, quand ces voix se font entendre, leurs porte-paroles sont stigmatisés, voire torturés dans certains pays, comme c'est le cas du blogueur saoudien Raif Badawi, dont la famille réside au Québec.

M. Badawi est assujetti à une punition de 1000 coups de fouet pour avoir osé s'en prendre aux dirigeants religieux, à des dogmes considérés comme immuable et éternel. La punition infligée, totalement inacceptable au 21e siècle, est pourtant légitimée entièrement par la religion, puisqu'on l'accuse d'apostasie.

Voici un exemple d'une interprétation surannée des textes religieux que les musulmans occidentaux devraient cibler et combattre, car incompatibles avec une lecture contemporaine de la foi. La signification du jihad et les relations avec les autres religions, entre autres exemples, sont des thèmes où les enseignements traditionnels, adoptés il y a des siècles, doivent impérativement être débattus et revus.

Même s'il est un dictateur peu porté vers les droits humains, le président égyptien a malgré tout soulevé un enjeu important : la religion islamique est mûre pour un aggiornamento, une mise à jour.

Cela prendra bien sûr du temps, mais, pour y arriver, l'esprit critique doit dorénavant prédominer sur la lettre, le renouveau sur la tradition. En somme, en islam, l'ijtihad doit prendre le pas sur le jihad.

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