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Projet de loi 20: des coups de bâtons sur les femmes

29/01/2015 10:35 EST | Actualisé 31/03/2015 05:12 EDT

«Alors, c'est un bâton qu'on voit arriver. Vous savez, un bâton, ça fait mal quand on ne le voit pas venir. (...) Décision : J'accepte de me faire frapper ou bien donc je change mon profil de pratique» - Gaétan Barrette, parlant du traitement qu'il réserve aux médecins omnipraticiens, 28 novembre 2014, conférence de presse PL20.

C'est en plein hiver 1992, mes parents ont fait un choix déchirant, mais qui s'avérera le plus important de ma vie, celui d'immigrer au Canada, terre d'accueil rêvée d'opportunités illimitées pour leurs trois enfants. Très tôt, j'ai réalisé ma chance en tant que fille/femme de vivre au Québec et non en Corée, où je n'aurais pu avoir les mêmes chances en termes de droits, d'éducation, de choix de carrières ou de vie, généralement défavorables aux Coréennes.

À un certain moment, j'ai cru que le débat sur l'égalité des sexes était dépassé, nos droits acquis. J'étais convaincue que le Québec était sur la bonne voie... jusqu'à récemment, avec le projet de loi 20, quand j'ai réalisé que non seulement on avait beaucoup de chemin à faire, mais qu'on va peut-être même reculer de 30 ans.

L'état de l'inégalité des genres au Canada et au Québec est surprenant. Malgré le fait que les femmes forment plus de la moitié de la population, il n'y a que deux premières ministres provinciales sur 10 provinces et la proportion de femmes dans le parlement n'a jamais atteint plus de 24% (loin du minimum de 30% visé par l'OCDE). Malgré un nombre record de femmes hautement éduquées, elles sont minoritaires dans les champs de sciences et d'ingénierie (moins de 17%), à obtenir des doctorats (27%), moins nombreuses dans les hautes positions de direction (moins de 30%). Malgré leur majorité au Barreau, il y a moins de 30% de femmes juges et leur proportion diminue plus on monte dans les échelons. Finalement, la moyenne d'écart salarial entre un homme et une femme à temps plein pour le même niveau de compétence au Canada demeure à 30% un des pires écarts des pays de l'OCDE (moyenne de 16%).

Une grande dame américaine, Anne-Marie Slaughter, la première femme à avoir dirigé un département de politique fédéral à Washington, a écrit un article dans The Atlantic où elle détaille ce phénomène : «Pourquoi les femmes ne peuvent pas encore tout avoir». Elle explique que l'inégalité sexuelle persiste, car les positions de pouvoir et de décision ne sont jamais comblées par cette moitié de la population (les femmes) désavantagée par la structure d'échelon actuel. La seule façon d'atteindre cet idéal serait de changer la culture de travail encore encrée dans les professions compétitives et de valoriser d'autres critères de performance que ceux qui ont été prônés traditionnellement par les hommes jusqu'à maintenant. Ces changements doivent être centrés sur le droit d'équilibrer le travail et la famille afin qu'on n'ait pas à choisir entre les deux. Car pourquoi les femmes doivent-elles encore et toujours choisir entre leur carrière et leur famille en 2015?

Le PL20 pénalisera de 30% (curieux, encore ce 30%) la rémunération par acte des femmes enceintes qui ralentissent, celles qui reviennent d'un congé de maternité, celle qui sont les aidantes principales de leur famille. Il pénalise également une pratique plus typiquement «féminin» où les médecins prennent plus de temps afin de donner des soins de qualité en acceptant déjà un revenu annuel moindre. Le message est clair : les femmes et leurs comportements «féminins» sont indésirables en médecine, même si la grande majorité travaille près de 50h/semaine. J'entends les échos de commentaires fortement véhiculés dans notre profession où la "féminisation de la médecine" est toujours un problème, jamais une solution. Avez-vous déjà entendu parler d'une masculinisation problématique?

J'ai noté les défaillances de cette culture de performance à-tout-prix qui persiste en médecine, inspirée du temps où le médecin, seule source de revenue de son foyer, travaillait de longues heures interminables sans voir sa famille. Travailler malade, en vomissant entre deux patients ou même avec une appendicite aiguë sur le point de perforer est souvent vu comme une dévotion au travail digne de mention et d'exploit au lieu d'un comportement franchement dangereux pour sa santé et celle des autres. Les congés de maternité ou de maladie sont plus ou moins bien tolérés, surtout s'ils sont longs (plus de 3-6 mois) et surchargent les autres collègues. Tout ralentissement de cadence est mal vu à moins de raison de santé ou personnelle sérieuse. L'orientation des étudiantes semble déjà en être influencée, désertant beaucoup de spécialités incompatibles avec une vie familiale. Curieusement, les spécialités majoritairement féminines telles que la pédiatrie et la médecine familiale ont toujours été les moins bien payées, l'écart semblant s'élargir avec les années.

25 ans après les tristes événements de la Polytechnique, Elie Lefebvre, conseillère dans l'arrondissement de Villeray, décrivait en entrevue l'état de l'inégalité de la femme s'apparentant à un plafond de verre, perceptible que lorsqu'on est près du sommet et qu'il faut travailler ensemble pour le briser.

Le projet de loi 20 est comme ce plafond de verre indestructible qui s'écrase sur une majorité récente de femmes en omnipratique avec au-dessus, tout le poids de notre cher Ministre punissant « l'inconduite » des femmes médecins. À coups de bâtons grossiers et de données malhonnêtes, le Ministre Barrette s'attaque à cette « fâcheuse » tendance que les médecins auraient de ralentir leur cadence inhumaine, banalise l'épuisement des médecins incluant les résidents en formation et se défend d'être sexiste en accusant un « problème générationnel » de recherche d'équilibre de vie. Il néglige avec énormité que cette tendance généralisée à l'équilibre travail-famille n'est pas un problème en soi, mais plutôt un signe d'amélioration de la condition féminine dans notre société et tue dans l'œuf ce changement de culture encore trop marginale en médecine où les hommes et les femmes font ensemble des efforts pour un monde plus juste et meilleur. Il prône cette culture rétrograde où la femme n'a plus de place sur le marché du travail à moins d'être payée 70% de son collègue masculin pour la même consultation. Une attaque clairement sexiste contraire aux recommandations de l'OCDE qui soulignent que les politiques gouvernementales doivent être exemplaires afin de favoriser l'égalité des genres.

«La cerise sur le gâteau» est le refus du conseil du statut de la femme de se positionner face à ce projet de loi qui légitimera un écart de rémunération de 30% pour un même acte médical entre un homme et une femme médecin.

Dans tout cette histoire, ce que je crains le plus, c'est de devoir dire un jour aux filles des générations futures «non, tu ne devrais pas être médecin comme ton frère», comme dans le «bon» vieux temps...

Pour rejoindre les plus de 21 000 personnes ayant pris position contre le projet de loi 20: c'est ici

Pour plus d'information sur le projet de loi 20, visitez:

- la page Facebook «Contre la loi 20» ainsi que le compte Twitter @contrelaloi20 créés par des médecins de famille bénévoles

- Le site web de la Fédération des Médecins Omnipraticiens du Québec (FMOQ)

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