Yolande Cohen

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La souveraineté pourquoi faire?

Publication: 24/03/2012 09:32

Mercredi le 14 mars, j'ai assisté au discours de Jean Charest à l'Institut Français des Relations Internationales à Paris, devant un parterre composé de diplomates aguerris, de fonctionnaires de délégations et de consulats, et de personnalités intéressées par la politique québécoise. Il a livré un long discours, encore que selon les normes françaises, les quarante minutes pendant lesquelles il a détaillé la vision internationale du Québec, peuvent paraître courtes!

On sait le premier ministre bon orateur et blagueur, toutes qualités qu'il a à nouveau mises à profit pour séduire et emporter l'adhésion de son public. Plus sérieusement, qu'était venu faire le premier ministre en France?

Signer des accords et préparer une des nombreuses rencontres de la Francophonie, comme celle sur la langue cet été au Québec...Certes, et sa complicité avec le discret et néanmoins efficace Clément Duhaime, directeur général de l'Office International de la Francophonie (OIF), a permis au Québec de maintenir une présence continue et importante dans ce domaine. Élément majeur de la politique internationale du Québec, la francophonie a permis à Jean Charest de tester la résistance du gouvernement fédéral à ses ambitions internationales.

Force est de constater d'ailleurs qu'il a en partie gagné la bataille sur le terrain, puisque le Québec a sa (petite) place à l'UNESCO et que sur le plan de la rhétorique, sa doctrine (Gérin-Lajoie) du prolongement des compétences provinciales sur le plan international est désormais bien rodée. Il nous en a donné mercredi une excellente preuve, puisqu'à part un attaché d'ambassade qui persistait à ne pas comprendre comment cette chose-là marchait, tout le monde à qui j'en ai parlé ensuite, a semblé convaincu par sa démonstration limpide...

Jean Charest a ainsi indiqué la nature des différends qui l'opposent actuellement au gouvernement de Stephen Harper en matière d'environnement en particulier et réitéré l'engagement absolu de son gouvernement en faveur de la limitation des gaz à effets de serre et de l'émission de quotas pour en limiter l'impact; politique qui selon le premier ministre, montre la « souveraineté » du Québec sur des enjeux cruciaux, et qui peut être menée dans le cadre confédéral canadien, le plus décentralisé du monde...( ce qui atténuait quelque peu la critique précédente de la politique environnementale du Canada et plaire à Jean-Pierre Blackburn, l'ambassadeur du Canada à l'UNESCO, présent dans la salle)!

Serait-il venu alors à Paris pour faire la démonstration de sa vision de la souveraineté des états fédérés comme le Québec dans des dossiers internationaux comme ceux de l'environnement ou de l'immigration?

Dans une Europe qui est plongée dans une profonde crise économique et morale, où le retour au protectionnisme engendre souvent un repli identitaire et nationaliste, son hymne au modèle confédéral apparaissait réjouissant!

Car au cœur des débats actuels sur l'Europe se trouve la question des souverainetés partagées. À l'heure de la mondialisation, les souverainetés nationales sont fragilisées par la crise économique et le défi en Europe est bien de savoir si une politique européenne commune, qui maintient les extraordinaires acquis sociaux de certains pays membres, peut voir le jour! Dans un pays, comme la France, où la centralisation héritée du jacobinisme marque encore fortement les prérogatives de l'État central, et où les protections sociales sont très étendues, le cas québécois deviendrait un modèle d'un fédéralisme décentralisé qui fonctionne et qui pourrait être un exemple pour les pays européens dans leur quête d'une solution non uniquement néo-libérale à la crise qui les secoue!

Or pour Jean Charest, comme pour les autres premiers ministres des provinces canadiennes, le retour au protectionnisme apparaît comme une régression de taille, qui limiterait leur développement économique. C'est pourquoi il préconise l'ouverture encore plus grande des frontières, des migrations encore plus importantes de populations toujours en mouvement, poussant les gouvernements à faciliter ces échanges et ces flux. Stratégie qu'il a dûment appliquée depuis dix ans au sein du Canada et avec la ratification de plus de soixante-dix ententes pour faciliter la mobilité de la main-d'œuvre entre la France et le Québec, et sa politique de renforcement des relations privilégiées avec la France, la Bavière, le Mexique, etc..., qui s'inscrit dans l'orientation ancienne du Québec en faveur du libre-échange.

Rappelant le soutien massif de la population du Québec aux accords de libre-échange nord-américains (l'ALENA), il n'a pas épilogué longuement sur les difficultés actuelles que rencontre ce traité, en ces temps de repli de nos voisins américains ( Buy American). Pourtant ces difficultés sont réelles, qui conduisent les deux principaux candidats à la présidentielle française à envisager à leur tour la renégociation des traités européens. Car aujourd'hui n'est plus hier et la question n'est pas uniquement celle de la fragilisation des souverainetés nationales, mais bien celle du modèle politique qui permettra d'assurer la prospérité économique des nations. En somme le vieux débat droite-gauche, remis au goût du jour par la mondialisation et l'accroissement des inégalités, revient au centre de l'échiquier politique mondial.

L'alternative en Europe comme au Canada me semble se poser en termes du développement durable de nos sociétés, protégé et encadré par des États de droit qui sont à même d'imposer ces règles aux grandes multinationales et ainsi protéger leurs populations. La négociation de ces règles transnationales par les États de droit reste encore une des solutions envisagées pour mettre une limite au pillage des ressources et au profit sans fin si chers au néo-libéralisme. En ce sens, une politique de développement durable et écologiquement responsable clairement engagée au Québec devient un modèle ni néo-libéral ni protectionniste de notre souveraineté!