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Vers libres pour une pomme pourrie

29/11/2015 09:07 EST | Actualisé 29/11/2016 05:12 EST

Il n'avait pas franchi le pas de la maison, celui qu'à l'époque on appelait simplement monsieur.

Cet homme qui avait pris le temps de repasser sa chemise le matin même. Il avait même enlevé un à un les poils coriaces de son chat, Renoir, sur les manches de son veston. Il s'était assuré que la ligne de pli de son pantalon était bien droite, que la boucle de ses lacets était égale de chaque côté. Pas un instant il n'avait hésité à mettre une cravate, faisant un nœud parfait avec fierté, puis il était parti. Sans même un regard à son miroir : il savait qu'il était parfait.

Il n'avait pas franchi le pas de la maison, quittant quelques minutes plus tard sans offrir de poignée de main. La porte s'était ouverte devant lui et l'odeur de l'appartement lui avait soufflé le visage. L'odeur d'un foyer. Il avait passé quelques minutes dans le cadre de la porte, répétant son nom le plus souvent possible. Quand il parlait, on l'écoutait. Même lui, s'écoutait. Puis on refermait la porte derrière lui et le citoyen restait avec l'impression que cet homme avait parlé en se bouchant le nez.

Il était resté sur le pas de la porte et était parti sans offrir une poignée de main, à cette époque où on l'appelait encore monsieur. Celui qui s'est retrouvé dans une chaise de ministre pour les mauvaises raisons. Il l'a su tout de suite quand il s'est assis dans son siège. Ses doigts avaient filé sur le bois travaillé de la chaise, appréciant la façon dont on avait léché la matière : c'était doux. Son siège. Le président d'assemblée avait dit Ministre en se tournant dans sa direction. Et il s'était gonflé d'orgueil.

Le citoyen restait avec l'impression que cet homme lui avait parlé en se bouchant le nez, celui qu'on appelait désormais ministre. Cet homme qui aujourd'hui les humiliait publiquement, leur rappelant la force de son poing et son entêtement à servir ses frères de boire. Celui qui plaçait nos coffres dans la promesse du paradis, celui que jadis on appelait simplement monsieur, créait des exilés en leur propre pays.

Le pas de la maison, c'est encore eux qui devraient le franchir.

Et le lendemain, celui qui n'est plus rien d'autre que ministre nous invitera à une minute de silence devant la tragédie humaine.

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