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L’entrepreneur à la rescousse

Prôner l’entrepreneuriat, c’est aussi prôner la glorification individuelle dans la sphère économique.

04/10/2017 09:00 EDT
Getty Images
La réussite est-elle simplement synonyme d’argent et d’accumulation matérielle?

Véritables héros sur toutes les tribunes médiatiques touchant de près ou de loin au monde des affaires, one man ou woman band à l'origine de projets audacieux, têtes fortes qui n'ont pas froid aux yeux, les entrepreneurs ont vraiment la cote aujourd'hui.

Cette figure est devenue le modèle de la réussite capitaliste. Dans un contexte où il y a de moins en moins de place pour une main d'œuvre située en dehors des professions libérales, que l'on remplace par des solutions technologiques, il devient difficile d'aspirer à une profession durable. Selon Futurpreneur Canada dans sa campagne Le monde du travail change, devenir un entrepreneur en se lançant en affaires permet de répondre positivement à cette situation économique. Sur la couverture du dernier numéro de la revue Gestion, on peut lire comme titre : « L'entrepreneuriat peut-il sauver le monde? » On se doute que la réponse attendue est un oui retentissant!

L'entrepreneur arrive donc à la rescousse, mais qui est-il? C'est un personnage qui se soustrait des normes et des figures d'autorité en faisant à sa tête. Il ou elle a une soif de liberté et veut faire ses propres choix sans suivre une trajectoire rectiligne. Les risques, il n'en a pas peur, il est prêt à se lancer dans les avenues les plus folles. Il connaît son marché comme le fond de sa poche et sait s'entourer des bonnes personnes pour arriver à ses fins.

Les personnalités fortes nous marquent et il faut dire que son opposé, le simple travailleur ou le bureaucrate institutionnalisé est franchement moins attirant.

Les personnalités fortes nous marquent et il faut dire que son opposé, le simple travailleur ou le bureaucrate institutionnalisé est franchement moins attirant. Ces qualités sont toutes louables lorsqu'on les prend individuellement, mais lorsqu'on les combine pour former cet archétype de l'entrepreneur, on a affaire à une bien drôle de figure dont la multiplication me laisse envisager une bien drôle de société.

Prôner l'entrepreneuriat, c'est aussi prôner la glorification individuelle dans la sphère économique, dont l'entrepreneur a peine à s'extirper. Les réussites ne sont plus collectives ou organisationnelles, mais issues du génie d'une seule personne qui a saisi une opportunité. Véritable workaholic, il voue toutes ses énergies à la réussite de ses entreprises, dont le nombre correspond à autant de réussites, dans le succès comme dans la faillite.

Son mot d'ordre pour l'avoir entendu à maintes reprises est : « moi je défonce des portes! » Cette liberté d'entreprendre risque rapidement de se transformer en je-m'en-foutisme face aux conventions établies, aux normes, mais aussi aux institutions qui se sont construites dans le temps. Aux poubelles, les normes sociales! L'individu doit devenir un surhomme qui ne sert que ses propres ambitions, et au diable ce que les autres, des « suiveurs », ont a à en dire! À quoi ça sert d'étudier, de s'impliquer dans des causes, des projets, si on peut se partir en business et « réussir » dans la vie, avec un mélange de génie, d'égo et de sacrifice sur l'autel du Marché.

Si l'on s'éloigne un tant soit peu de la dimension économique, quel type de citoyens allons-nous former? La réussite est-elle simplement synonyme d'argent et d'accumulation matérielle? Personne ne devrait avoir à suivre une avenue déjà tracée pour elle, j'en conviens, mais n'est-il pas dangereux d'encenser et professer une attitude égocentrique se situant en dehors de tout projet collectif?

Cette image est certes mobilisante pour bon nombre de personnes qui aimeraient améliorer leur sort, j'en conviens. Toutefois, je crois qu'il serait plus sain de penser à une réponse collective pour lutter contre cette précarité et réfléchir à un projet social qui irait au-delà de notre définition du progrès, trop souvent caractérisé par la mise sur pied de nouveaux produits et services technologiques. Sans quoi cette image prendra plutôt la forme d'une contre-utopie; en devenant tous de petits entrepreneurs, notre prison ne sera plus construite par des institutions qui nous imposent des choix, mais bien par nous-mêmes comme entrepreneur, dans une course où il n'y aura, encore une fois, que peu d'élus.

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