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Sugar Sammy, Gab Roy et l'éthique de la communication publique

22/04/2014 01:00 EDT | Actualisé 21/06/2014 05:12 EDT

Au cours des derniers mois, les médias et la population du Québec se sont beaucoup indignés devant des propos controversés tenus dans l'espace public par les humoristes Sugar Sammy et Gab Roy. Dans le premier cas, il y a plusieurs semaines, Sugar Sammy clamait sur sa page Facebook que pour ce qui a trait au leadership politique, il avait davantage confiance en Rob Ford qu'en Pauline Marois, même si le maire de Toronto avait avoué avoir déjà consommé du crack. Puis, ce fut au tour de Gab Roy de subir les foudres du public et de quelques invités de Guy A. Lepage, lors de la populaire émission télévisée Tout le monde en parle, pour certains gestes jugés inacceptables (pour dire le moins), notamment une lettre d'une vulgarité extrême adressée à la comédienne Mariloup Wolfe.

Depuis ces événements, beaucoup de choses se sont dites sur différentes tribunes, et certaines personnes se sont demandées ce qu'il fallait penser de cette tendance à la vulgarité et au dénigrement que l'on rencontre de plus en plus souvent dans l'humour québécois d'aujourd'hui. Est-ce mal? Est-ce bien? Où faut-il tracer la ligne? J'aimerais répondre à ces questions en adoptant le point de vue de l'éthicien, car j'estime ici qu'une analyse éthique plus poussée est nécessaire pour saisir toutes les subtilités de cette question sociale d'actualité.

Spontanément, dans l'anonymat de la vie privée, je désapprouve fortement, comme plusieurs de mes concitoyens, le comportement de ces artistes autoproclamés qui choisissent, aux seules fins de leur marketing personnel, de toucher leur public en puisant uniquement dans les formes les plus régressives de l'expression humaine, comme la moquerie malveillante et injustifiée, ou les propos à caractère sexuel, presque bestiaux, dans lesquels on croirait l'être humain demeuré au stade le plus primitif de son développement. Cette forme d'art paresseuse (car l'humour peut être de l'art), qui nous ramène invariablement vers l'univers scatologique de l'enfance et de la découverte des mots gras, devrait être l'exception plus que la règle, ce qui n'est malheureusement pas le cas de nos jours.

Comme éthicien cependant, je suis d'avis que les Sugar Sammy et les Gab Roy de ce monde sont un mal nécessaire. Ils sont en fait les symptômes d'une société qui a choisi, à juste titre, de faire de la liberté d'expression l'un de ses droits les plus fondamentaux. Car, il ne faut jamais l'oublier, la liberté d'expression, comme le rappelle fort justement le philosophe allemand Emmanuel Kant, est le prolongement du droit qu'ont les êtres humains d'être « propriétaires » de leur conscience et de leurs pensées. Qu'adviendrait-il en effet de notre liberté s'il fallait que l'être humain soit dépossédé du seul territoire dont il est maître, à savoir l'intimité de sa conscience? Or pour Kant, la pensée ne peut s'exercer véritablement qu'en communauté, par la possibilité qu'ont les êtres humains de communiquer leurs pensées et de recevoir celles des autres. Sans ce droit fondamental à l'expression, c'est donc toute la pensée qui, pour ainsi dire, se flétrirait de l'intérieur.

Pour cette raison que je qualifierais d'«essentielle», il faut éviter au maximum toute forme de censure qui serait motivée par la vindicte populaire ou par cette forme de morale commune que l'on appelle parfois acceptabilité sociale. Les normes dominantes d'une époque sont le résultat de consensus sociaux que se sont patiemment construits au fil de l'histoire d'un peuple. Pour cette raison, leur valeur normative est incontournable. Mais pour cette raison aussi, l'acceptabilité sociale est, par définition, aveugle au caractère novateur et profondément créateur des plus grandes œuvres d'art.

Ainsi, presque tous les chefs-d'œuvre qui sont aujourd'hui considérés comme des « classiques », façonnant notre patrimoine commun, étaient souvent reçus avec mépris parce que trop éloignés des moeurs de leur époque. En ce sens, dans le domaine de l'humour, il nous faut savoir endurer des artistes comme Sugar Sammy ou Gab Roy pour voir poindre, à l'occasion, de grands créateurs comme Sol, Yvon Deschamps ou les Foubrac, car l'émergence publique des grands artistes n'est possible que dans une société où toutes les idées peuvent s'exprimer.

Ce principe de la libre expression étant accepté, doit-on dès lors en conclure qu'il faut accepter avec résignation les propos les plus déplacés de certaines personnalités publiques? Bien sûr que non, mais sur un plan plus formel, je crois pour ma part que notre droit, à travers des notions comme le libelle diffamatoire ou l'atteinte à la réputation, circonscrit de façon mesurée les limites de l'acceptabilité et prévoit des sanctions appropriées.

Par ailleurs, au-delà de la stricte dimension légale, dans une perspective plus spécifiquement éthique (et politique), chaque personne conserve le droit, au nom de cette même liberté d'expression que l'on accorde aux artistes, de dénoncer, publiquement si elle le souhaite, les propos qui lui semblent les plus outrageux et les plus médiocres. Et comme, dans notre société, le pouvoir politique du nombre s'accompagne du pouvoir économique d'acheter ou non l'œuvre d'un artiste, alors il reste possible pour le public, dans le respect des libertés fondamentales des uns et des autres, de manifester très concrètement son désaccord. D'ailleurs, ce genre de débat public et libre peut se révéler très sain en ce qu'il oblige l'artiste (ou tout autre communicateur public) à voir les conséquences de ses actes et à en assumer la responsabilité.

Pour tracer cette fameuse ligne entre l'acceptable et l'inacceptable, puis éviter les événements malheureux qui ont heurté ces jours-ci les sensibilités d'un très grand nombre de personnes, l'humoriste, comme tout communicateur public, peut tester lui-même les limites éthiques de son message en se posant les questions suivantes: si la forme d'art que je défends devenait la règle universelle, quelle serait l'incidence sur mon art, sur l'humanité et sur l'image qu'elle a d'elle-même? Accepterais-je de subir moi-même le sort que je réserve aux autres par mes propos? Le public auquel je m'adresse a-t-il les ressources lui permettant d'avoir du recul par rapport au message que je véhicule?

Il ne fait aucun doute quant à moi que la plupart des propos douteux que lancent parfois les humoristes ou d'autres personnalités dans l'espace public seraient, pour ainsi dire, « bloqués à la source » si chacun exerçait cette forme de responsabilité éthique élémentaire. En tout cas, notre société s'en porterait mieux, et l'honneur de nos deux humoristes vedettes et de tant d'autres resterait sauf. Mais au rythme où vont les choses, je crains qu'il ne soit déjà trop tard, et que le tort qu'ils se sont causés à eux-mêmes en voulant atteindre les autres soit maintenant irréparable.

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