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Sexe et prostitution à Montréal: une vieille histoire

06/06/2013 11:35 EDT | Actualisé 07/08/2013 05:12 EDT

La Presse nous révélait jeudi, comme si c'était une révélation (sic), que Montréal est la Mecque du sexe en Amérique du Nord. Voilà une grande nouvelle... Pour quelqu'un qui ne sort pas de chez lui! Quiconque habite la métropole vit, quoique peut être inconsciemment, cette ambiance, voire cette expérience sexuelle pratiquement tous les jours. Certes, nous ne le remarquons pas ou nous n'y portons tout simplement pas attention, dans l'optique où le phénomène est institué et reconnu comme tel, mais jour après jour nous sommes confrontés à l'industrie du sexe. Que ce soit en croisant un bar de danseuses, un salon de massage, un évènement érotique ou encore une entreprise pornographique.

Vous n'êtes toujours pas convaincu de cet état de fait? Demandez à un touriste de vous résumer sa vision de Montréal, la plupart vous répondront que c'est une ville magnifique, suivi de «ouverte, libertine, où les femmes sont jolies et... faciles». Cette réaction touristique est commune et normale, surtout en prenant en considération l'histoire et les récits vernaculaires de la ville (nous y reviendrons) ou en faisant la recension de toutes les incitations à avoir une expérience sexuelle: les services d'escortes (incall / outcall), les théâtres érotiques (bars de danseuses contact et sans contact), l'omniprésence de l'industrie pornographique (studios, tournages de films, productions, etc.), les clubs vidéos XXX (peep shows et tout le tralala), et les happenings reliés de près ou de loin à l'industrie du sexe (conférences, forums, salons, rencontres, etc.). Bref, qu'on le veuille ou non, le sexe est une partie intégrante de la réalité physique et symbolique montréalaise.

La nouvelle de La Presse n'est pourtant pas une nouvelle en soi, car depuis longtemps Montréal est perçue et représentée, dans les discours particulièrement, comme la ville du péché. Que ce soit lors de discussions banales ou dans les médias, la métropole est souvent dépeinte comme un endroit de plaisirs et de festivités, même sexuelles. À ce sujet, le rapport entre Montréal et l'industrie du sexe a souvent été mentionné dans l'actualité. En 2002, le Voir, après une étude du Conseil du Statut de la Femme, s'interrogeait de savoir si Montréal était devenue la Babylone des Américains en quête de plaisir bon marché. En 2005, l'organisme Stella avait organisé un Forum XXX où plus de 200 travailleurs/travailleuses du sexe, provenant des quatre coins du monde, avaient convergé vers la métropole pour parler des différentes problématiques en liens avec la prostitution et ses dérivés. En 2010, le chroniqueur de La Presse Jean-Christophe Laurence se questionnait sur le statut de Montréal et, parallèlement, si la ville était devenue la nouvelle capitale du latex et du fétichisme. Voilà donc quelques exemples parmi tant d'autres ; après tout, cette relation entre les plaisirs dionysiaques (bacchanales) et la capitale du nid-de-poule remonte à loin.

Effectivement, le phénomène n'est pas récent. Bien au contraire, l'époque du Red Light, plus spécialement entre les années 1900 et 1960, tend à démontrer un lien direct entre le sexe, les festivités, le crime organisé, la métropole et le tourisme. Concrètement, au moment de la prohibition aux États-Unis (1919-1933), ce que plusieurs ont appelé les «Années folles», Montréal a concrétisé son statut de Mecque du divertissement et des plaisirs nocturnes. Cette période - caractérisée par la création de la Commission des liqueurs du Québec (gouvernement Taschereau), les cabarets, les performances de types burlesques, les effeuilleuses (danseuses nues), etc. - constitue un moment d'effervescence et de marquage identitaire pour la ville, engendrant conséquemment une nouvelle trame narrative basée, entre autres, sur le sexe.

Devant l'accentuation des récits et représentations sur le caractère ouvert et débauché de Montréal, ainsi qu'avec l'arrivée éminente de l'Expo 67 et des Jeux olympiques (1976), Jean Drapeau et son acolyte Pax Plante décidèrent d'orchestrer un important nettoyage physique, moral et éthique de la ville et, plus spécifiquement, du Red Light, alors perçu comme le territoire du vice, afin de maquiller (telle une prostituée) Montréal pour les caméras de la planète. Cette tentative de modification des discours et représentations mena à un déplacement des activités, mais n'altéra pas pour autant l'image festive et libertine de la ville.

Aujourd'hui, plus de 50 ans après ce nettoyage et cet effort de transformer les récits vernaculaires de Montréal, nous assistons à un nouveau phénomène de branding sexo-territorial. En effet, la ville de Montréal, en créant le Quartier des spectacles et en tachant de relier l'opération à l'histoire populaire, est venue (volontairement?) spectaculariser et, en quelque sorte, légitimer les anciens récits festivo-sexuels de la métropole. Plus encore, le branding événementiel, qui touche directement ou indirectement l'industrie du sexe, est devenu un atout d'attraction des capitaux humains, économiques et symboliques. Par les agences de publicité, de marketing et autres, la promotion du sexe, par l'entremise d'activités légales, assure toutes sortes de retombées pour la ville.

La municipalité (et/ou ses agences promotionnelles) vend ainsi souvent une double réalité urbaine où le touriste est invité, le jour, à profiter de la culture, de l'architecture, de la gastronomie, etc., et, le soir, il est appelé, voire incité, par le truchement des représentations nocturnes (promiscuité des sexes, comportements concupiscents, etc.) à vivre ses désirs, ses tentations. Notons cependant que l'aspect sexuel n'est pas nécessairement explicite. Ceci étant dit, il existe aussi une autre forme de branding, cette fois moins légal, qui constitue, par le biais des «back channels», à mettre en relief les caractéristiques sexuelles plus déviantes et illicites. À ce sujet, de nombreux blogues, pages web, etc. mettre à l'avant-plan l'idée d'un endroit pour la prostitution à petit prix, dépeignant souvent la métropole comme un lieu de dépravation, un espace de choix pour des plaisirs illégaux. Sous ce rapport, le branding sexo-territorial de la métropole possède donc deux visages distincts, l'un légal et officiel, l'autre illégal et officieux, mais qui néanmoins alimentent les récits et les représentations.

Somme toute, que l'on soit d'accord ou pas avec les activités en liens avec l'industrie du sexe, que l'on soit conscient ou non de leur importance pour (et dans) la métropole, il va sans dire que le phénomène n'est pas nouveau. La trame historique et narrative de Montréal fait depuis longtemps chevaucher les concepts de sexe, de festivité et de tourisme. La symbolique montréalaise est donc marquée du sceau du libertinisme, de la tolérance et de l'ouverture d'esprit de la ville et des citoyens. Présenter une nouvelle, comme étant une révélation ou comme un tabou, constitue une hypocrisie, voire une fronde à l'intelligence des Montréalais et à leur mémoire individuelle et collective. En somme, qu'on le veuille ou non, l'histoire de Montréal c'est aussi ça, une histoire de sexe!

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