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Prends la porte, la vieille!

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Il y a deux semaines, un café situé dans l'est de Montréal que je fréquente depuis maintenant quelques années a été vendu à des intérêts étrangers. Au moment de la transaction, les clients comme les employés ne semblaient pas redouter l'arrivée imminente d'un nouveau patron, et ce malgré ses origines pakistanaises et le fait qu'il ne parle aucun mot de la langue de Molière. Nicole, Micheline et Annette (noms fictifs), cumulant à elles seules près de 100 ans de service pour l'entreprise de restauration, voyaient d'un bon œil les changements à venir. D'ailleurs, l'une d'elles me confiait, quelques jours avant la prise de possession du commerce par le nouveau propriétaire, que celui-ci l'avait rassuré sur ses congés estivaux et sur son statut de gérante au sein de la nouvelle entreprise. Un changement finalement qui se ferait en douceur et sans embûches, si ce n'est l'adaptation à un nouveau patron et une nouvelle réalité entrepreneuriale, mais sans plus...

Or, ces trois dames, que j'ai côtoyées à des centaines de reprises, sont aujourd'hui sans emploi et complètement déboussolées. Lorsque je les ai rencontrées dernièrement, elles m'avouaient candidement ne pas comprendre la situation. Après plus de trente ans de service chacune, elles venaient de se faire montrer la porte sans négociation, sans explication, si ce n'est celle que le proprio souhaite maintenant orienter l'entreprise dans une nouvelle direction. Bye bye mesdames, bye bye les vieilles. Une gifle en plein visage pour ces trois femmes âgées de 56, 59 et 61 ans. Que vont-elles devenir ?

Ce que cet individu, je dirais plutôt énergumène, vient de faire, c'est principalement de leur enlever une partie, une immense partie, de leur identité individuelle. Cette entreprise, plus qu'un simple travail, représentait des amitiés, des clients fidèles, des liens, des connaissances, une routine journalière connue et assumée, un lieu d'identification personnelle et de reconnaissance. C'était l'environnement de leur émancipation comme femme indépendante, comme travaillante forte. Bref, c'était leur vie quotidienne, la seule qu'elles aient réellement connue.

Ces femmes sont sans éducation ou presque ; Micheline a son secondaire 5. Servir du café, faire des sandwichs, décrasser l'endroit et discuter de la pluie et du beau temps avec les clients réguliers, c'est pas mal tout ce qu'elles ont fait pendant ces trente années de service et de fidélité. Une longue aventure qui finit malheureusement ,pour elles, en queue de poisson. Lorsque je les ai rencontrées, la déception, la tristesse, l'anxiété étaient palpables. Comment pourraient-elles se retrouver un emploi à cet âge ? Dans les eaux de la soixantaine, nous savons tous - et elles aussi le savent - que les employeurs sont peu enclins à embaucher des gens vieillissants pour plusieurs raisons subjectives.

Sans éducation, avec peu d'expertise et presque sans expérience, si ce n'est le travail qu'elles ont effectué avec amour pendant une trentaine d'années, Nicole, Micheline et Annette redoutent évidemment la suite. Justement, Nicole me confiait ses craintes par rapport à l'avenir : « J'ai un loyer à payer moi, un frigo à remplir... Qu'est-ce que je vais faire ? Mon mari est malade, il ne travaille pas... On n'a pas d'économies ». Elle a fondu en larmes... J'étais triste et mal pour elle, pour cette dame, mais aussi pour les autres. Cette situation est outrageuse pour des femmes aussi gentilles et humbles qui se sont données corps et âme pour une entreprise pendant de longues années. Soyons honnêtes, elles ont donné leur vie pour cette bannière. Comment les remercie-t-on ? En leur montrant sauvagement la porte et leur disant qu'on ne veut pas de vieux chiffons dans l'entreprise ; non, la restructuration passe par les jeunes (filles de préférence) facilement manipulables, qui n'ont pas trop de demandes et qui, au final, sont dociles. Les vieilles chiantes avec leurs demandes particulières ? Le nouveau roi du commerce n'en veut pas.

Lorsque j'ai parlé à ce dernier de la situation, il m'a expliqué (en anglais) que la nouvelle réalité commandait des mesures draconiennes pour réorienter l'entreprise. Ça veut dire quoi au juste ? Il avait beaucoup de difficultés à justifier le renvoi de Nicole, Micheline et Annette. Mais le dessin est pourtant clair : il ne veut pas le trio des vieilles dans ses pattes, lui qui n'a aucune expérience en restauration, mais qui a beaucoup d'argent. Il souhaite, en somme, diriger sa business d'une main de maître, sans avoir peur de se faire reprendre par des dames d'expérience qui entretiennent des liens étroits avec la clientèle régulière de l'endroit.

Ces trois femmes ont été bernées ; elles ont été traitées comme des animaux alors que le nouveau propriétaire ne leur a même pas octroyé deux semaines d'avis ou encore d'allocation de départ. Les règles du travail dans tout ça ? Le patron n'est pas au courant, il ne les connaît pas... Nicole, Micheline et Annette ? Elles ne les connaissent pas davantage, n'ayant jamais eu à subir pareille humiliation auparavant. La vie est injuste et parfois dégradante. L'humain est pire encore, surtout lorsque son pseudo savoir est fondé sur des préjugés et des stéréotypes culturels et genrés. En fin de compte, ce qui transparaît implicitement de ma rencontre avec le nouveau propriétaire, c'est son désir de supériorité sur la femme, son profond souhait de contrôle et de pouvoir sur ses employés, ainsi que son non-respect pour la société d'accueil et ses citoyens, car ces dernières paroles ont été : « I don't give a shit about french language! ». Bonne Saint-Jean!

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