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Montréal, la jungle urbaine

22/09/2014 11:43 EDT | Actualisé 22/11/2014 05:12 EST

L'espace public est-il un environnement mixte et pratiqué de la même façon par tous? Afin de répondre à cette interrogation, j'ai effectué, au cours des dernières semaines, des marches exploratoires à divers moments de la journée et de la nuit, et ce dans plusieurs quartiers montréalais.

J'ai donc pratiqué l'art du flânage à son meilleur et son pire. Ma conclusion? Comme le titrait il y a quelques années Le Monde, la rue est véritablement le fief des mâles [et des élites]... Pourtant, le jour tout paraît normal : les femmes, les hommes, les enfants, les adultes, les personnes âgées et les handicapés tendent à pratiquer la ville sans réelle différence, si ce n'est dû à des conditions particulières. Au premier regard, tout semble être équilibré et en parfaite harmonie. Or, le soir, au crépuscule, les différences ressortent et s'accentuent.

En effet, la nuit tombée, les individus les plus vulnérables de la jungle urbaine modifient leurs comportements, s'adaptant à une nouvelle réalité et s'ajustant aux diverses possibilités et situations qui caractérisent l'urbanité nocturne. Prenons l'exemple des femmes qui, après le coucher du soleil, deviennent des proies dans cet environnement urbain machiste. Pour survivre (c'est une figure d'exagération par analogie), elles ont recours à une multitude de stratégies et tactiques en fonction de la temporalité et de l'endroit fréquenté (téléphone portable sur l'oreille, clés dans la main, détour afin d'éviter certains endroits, utilisation exclusive des rues principales, sorties groupées, absence d'arrêts imprévus, etc.).

Comparativement aux hommes, les femmes, la nuit venue, traversent la ville ; elles se déplacent par obligation d'un point A à un point B, ne flânant donc pas, ce qui conséquemment les empêche de s'approprier équitablement l'espace public. J'ai remarqué que cette approche, voire cette procédure, constituait une manière de ne pas s'afficher au cœur d'un espace où, à tout moment, les femmes représentent des proies potentielles. Sifflements, insultes, regards longs et souvent vulgaires, commentaires déplacés, voilà autant de situations harcelantes vécues par les femmes dans la jungle urbano-nocturne.

Ces gestes, qui peuvent sembler anodins aux yeux de certains, fondent néanmoins des actions sexuées de domination d'un sexe sur l'autre ; ils représentent une démarche, à la fois consciente et inconsciente, de structuration spatiotemporelle et de régulation des genres dans la ville. En somme, ils sont un constant rappel à l'ordre que la ville est un territoire androcentrique, c'est-à-dire perçu, vécu et dominé par (et pour) l'homme.

La peur et l'insécurité sont ainsi deux composantes quotidiennes qui influencent les déplacements urbains des femmes. Bien que les agressions physiques soient rares dans une ville comme Montréal, ils sont néanmoins fréquents dans plusieurs autres villes américaines. La médiatisation de ces violences urbaines à l'égard des femmes contribue à renforcer les craintes et les perceptions négatives. L'imaginaire en vient par conséquent à prendre le dessus sur la réalité empirique et statistique. Un indice de cette incertitude croissante, la STM offre depuis quelques années en soirée un service de débarquement pour les femmes entre les arrêts réguliers. Voilà qui témoigne des conceptions et représentations vernaculaires de la situation montréalaise.

Ceci étant dit, les différences dans la pratique de l'espace public ne sont pas exclusivement une affaire de genres. Les marginaux sont également confrontés à une réalité spatiale qui leur échappe. La mode est, en effet, à l'aseptisation des espaces publics dans les quartiers centraux. Les espaces fréquentés par les touristes et la riche bourgeoisie sont nettoyés des maux sociaux et des vices pouvant altérer leur « agréable » expérience consommatoire. Après tout, un riche Outremontais ne souhaite certainement pas se retrouver face à face à un clochard lui quémandant quelques sous pour survivre...

Dans cette optique, on cherche collectivement à repousser constamment la marginalité - prostitution, itinérance, flânage, etc. -, toujours plus loin, vers des quartiers périphériques. Cachons ces laideurs de notre ville, dissimulons ces atrocités inhumaines au lieu de chercher des solutions. Plutôt que de régler le problème, nous cherchons à le camoufler. Maintenant, place à la ville spectacle et à la surconsommation, au plaisir de tous!

Dans cette jungle urbaine, la marginalité finit toujours par refaire surface, nous rappelant les insuccès de nos politiques publiques, nous rappelant l'échec retentissant de notre système. Les marginaux, pourtant, cherchent à être vus, entendus et reconnus malgré les dangers qu'une telle aventure commande. C'est qu'ils sont, de facto, les proies des autorités protectrices de notre sacro-saint système.

Or, pour obtenir cette reconnaissance, ils s'identifient à un espace, un lieu, un territoire. Pour réussir à s'approprier, ne serait-ce que de manière éphémère, une partie de cet environnement urbain, les marginaux doivent, comme les autres proies urbaines, user de stratégies et tactiques notamment se réfugier dans les interstices de la ville. C'est souvent l'unique façon de résister aux dangers - expulsions, arrestations, contrôles, etc. - qui les guettent continuellement. Comme les femmes, les marginaux, ainsi que beaucoup d'autres groupes sociaux et ethniques sont soumis à un espace qui n'est guère pensé et construit pour eux, un espace qui n'est donc pas le leur.

Les déséquilibres entre les genres, mais aussi entre les marginaux et les citoyens « réguliers » demeurent donc nombreux. La ville, cet espace public représenté comme mixte et équitable est, en fait, un environnement fortement structuré et dominé par quelques-uns. À l'instar de la jungle, la ville est tributaire d'un ordre hiérarchique qu'elle contribue - par sa structure, son fonctionnement et sa gestion - à pérenniser ; une jungle urbaine, en somme, qui avantage à tous points de vue les prédateurs.

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