LES BLOGUES

L'alphabétisation ne passe pas par <em>Occupation Double</em>

01/10/2013 12:46 EDT | Actualisé 30/11/2013 05:12 EST

La valorisation de la lecture est en chute libre au Québec. Que ce soit chez nos jeunes ou chez les adultes, la lecture n'a pas la cote. En effet, au niveau des pratiques culturelles, la lecture arrive bonne dernière, loin derrière la télévision, le cinéma, la musique et même le théâtre. Non, la lecture n'a définitivement pas la cote auprès d'une majorité de la population. D'ailleurs, une simple question permet ce constat ; c'est quand la dernière fois que vous avez entendu un jeune dire : « Hey, je viens de m'inscrire à un super club de lecture » et un autre lui répondre : « Wow, c'est cool ! » ? J'imagine votre réponse... Pourtant, la lecture est un élément essentiel de notre épanouissement personnel et sociétal. Sans la lecture, comment pouvons-nous comprendre notre monde, voire ce qui nous entoure ? Après tout, la lecture (ou le besoin de lire) est partout, à tout moment dans notre quotidien.

Or, près de 50% de la population québécoise a des difficultés de lecture (se situant entre très grave à une déficience moyenne). C'est donc dire qu'une personne sur deux est considérée comme un analphabète fonctionnel. C'est grave ! Mais qu'est-ce que l'analphabétisme ? Au Québec et dans d'autres pays de l'OCDE, ce terme décrit de manière générale l'incapacité totale ou partielle d'un adulte à lire et/ou à écrire correctement dans sa langue maternelle. Sur ce point, les enquêtes internationales proposent souvent cinq niveaux d'alphabétisation, au sein desquels le niveau 3 constitue le seuil minimal nécessaire pour vivre quotidiennement dans la société sans embuche et sans problème.

Cela dit, la dernière enquête de l'EIACA (Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes) a démontré qu'environ la moitié (1 sur 2) des individus vivant au Québec n'avaient pas atteint ce stade essentiel de compréhension. Pire encore, qu'une personne sur six (1 sur 6) âgée entre 16-65 ans n'avait pas atteint les objectifs du niveau 1. Autrement dit, 16 % de la population active étaient des analphabètes complets. De plus, notons que le Québec se classe à l'avant-dernier rang au niveau des provinces canadiennes (tout juste devant le Nouveau-Brunswick) pour la lecture et la compréhension de textes littéraires et informatifs, selon les plus récents résultats du Programme international de recherche en lecture scolaire.

Dans cet ordre d'idées, il serait facile de verser dans les fausses croyances et dans les stéréotypes du genre : les analphabètes ce sont les autres, ce sont les personnes âgées et les immigrants. Voilà, en effet, des énonciations spéculatives complètement hors propos, car, si l'on prend la population d'analphabètes complets (donc environ 800 000 Québécois se situant au niveau 1), 50% sont effectivement des personnes plus âgées (46 ans et +) et 30 % seulement sont des immigrants. Il y a donc, en contrepartie, 50% des analphabètes complets qui ont moins de 46 ans et 70% qui ne sont pas immigrants.

Cette situation me semble provenir d'un problème plus large, plus global, soit celui de la dévalorisation de l'éducation postsecondaire. Alors qu'à une certaine époque l'éducation supérieure était abondamment valorisée par la société, les parents, etc., voilà que de plus en plus cette éducation et ses participants font l'objet de critiques acerbes et de représentations négatives. Les sciences humaines - pourtant fondamentales dans notre compréhension de la société passée, actuelle et future - sont certainement les plus ciblées. Le printemps érable et les débats qu'il a accouchés ont permis de constater ce problème de dévaluation populaire du savoir.

Dans une société dominée par le divertissement spectaculaire, le ludique, le festif et l'instantanéité, la lecture est devenue une activité secondaire, une pratique morne et sans éclat. L'attitude d'une majorité tend vers le questionnement désabusé : « Pourquoi lirais-je un livre - une activité qui demande un effort intellectuel et qui me pousse à l'imagination, celui de visualiser et de créer symboliquement le contexte, les personnages, les situations et l'intrigue - lorsque la télévision le fait pour moi ? ». En effet, on préfère écouter des émissions abrutissantes (désolé, je voulais dire divertissantes) où l'importance de penser et de raisonner est remplacer par un coup de fil pour sauver la candidate ou le candidat en danger ! ... Bordel, OD-vous les doigts dans le nez !

En parlant d'Occupation Double, avez-vous déjà vu un(e) candidat(e) de OD bouquiner un livre, s'asseoir sur le divan devant la caméra et lire Nietzche, Vian, Arendt ou même Dan Brown ? Ou encore de consulter par plaisir et par désir d'apprentissage un livre d'économie ou de génie ? La question m'apparaît comme une réponse en soi ; on préfère nous présenter du make-up à profusion, des petites robes de soirée, des « pipes » et des t-shirts moulants. C'est carrément l'apologie du superficiel et du langage « tout croche ». Hey misère ! Qu'y a t-il à vouloir épier sans cesse les gestes de jeunes adultes en rut ?

Il n'est certainement pas étonnant que les conversations de types philosophiques, politiques, historiques ou autres soient absentes des discours entre les candidats. En fait, les dialogues les plus profonds et les plus sages tournent autour du tatoo de Mike ou du piercing de Nathalie. J'en fais de l'urticaire ! Mais bon, ça doit être moi le problème, le véritable extraterrestre, car après tout ce qui compte vraiment dans la vie ce sont les biceps d'Éric ou les seins de Claudia. Faudrait surtout pas manquer une émission ; tout le monde en parlera au bureau demain (sic*) !

Certains fidèles ne tarderont pas à me pourfendre et à m'indiquer par ailleurs que le but d'OD est de trouver l'amour... Mais oui, mais ouiiii ! Dites-moi donc, à cet effet, quel est votre but en tant que spectateurs ? Pourquoi (surtout comment pouvez-vous) retirer un plaisir à suivre la vie (c'est un grand mot) des autres, lorsque vous avez de la difficulté à faire la vôtre, à vous occupez adéquatement de vos propres problèmes familiaux, sociaux, économiques et autres ?

Il y a, à mon humble avis, un très gros problème lorsque près de 1 500 000 personnes écoutent OD. Oui, j'ai bien dit un million cinq cent mille Québécois regardent ce show de télésuperficialité ! Devant ce triste spectacle, il est n'est pas difficile de croire que notre société soit malade, que nos enfants et nos parents ne savent pas lire. Ainsi, comment peut-on demander à la population d'être de bon citoyen, d'aider leurs enfants à faire leur devoir, de voter intelligemment, de participer activement à la vie sociétale lorsque la moitié a toutes les difficultés du monde à lire la posologie d'un médicament et à comprendre le derrière d'une boîte de céréales ? Ah oui, j'oubliais, pas besoin de lire et surtout pas le temps ; OD va commencer !

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Le classement des écoliers qui lisent le plus, selon le Programme international de recherche en lecture scolaire (PIRLS)

Le Top 30 des écoliers qui lisent le plus

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.