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Le couloir de la mort

21/05/2014 11:12 EDT | Actualisé 21/07/2014 05:12 EDT

Non, je ne vais pas vous parler de la peine de mort ou de l'euthanasie ; aujourd'hui, je vais vous entretenir de Maurice, un octogénaire qui est hébergé dans un CHSLD de Montréal. Après lui avoir rendu visite à quelques reprises, un mot me vient en tête : déshumanisation. Ainsi, l'histoire que je vais vous raconter est celle d'une personne âgée à qui on a enlevé sa dignité.

Mes visites à l'«hospice» m'ont ouvert les yeux sur une situation éthiquement et moralement inacceptable. Certes, cette histoire subjective est celle d'une seule personne, mais en parcourant les divers étages de l'endroit, je me suis rendu compte que les conditions vécues par Maurice étaient largement répandues. Le manque de respect dans les besoins essentiels des résidents m'a permis de constater les nombreux manquements, et ce autant d'un point de vue systémique que personnel et humain.

Je me souviens particulièrement de ma première visite. À un certain moment, Maurice avait appuyé sur le «bouton panique», car il avait besoin d'assistance. Après un délai d'environ deux minutes et voyant que personne ne venait l'aider, j'étais sorti de la chambre pour constater que, malgré le bruit du bouton et la lumière qui scintillait au-dessus de sa chambre, deux préposés, accotés sur un comptoir au fond du couloir, papotaient tranquillement. Ce n'est que quatre minutes plus tard (donc un total de six minutes après l'activation du bouton) que le préposé vint voir ce qui se passait. Une chance que Maurice n'était pas en train de faire un arrêt cardiaque ou de s'étouffer... il serait mort.

J'ai laissé le préposé faire son intervention. Or, lorsqu'il est sorti de la chambre de Maurice, je l'ai accosté, lui demandant gentiment quel était le délai de réponse à un bouton panique dans la procédure. Sa réponse : «Il n'y a pas de procédure!» Je l'ai confronté : «Donc ce que tu me dis c'est que, si je demande de parler à ton supérieur, il me dira qu'il n'existe aucune procédure normative de réponse ?» Il se mit à bégayer pour finalement m'avouer timidement qu'une procédure existait bel et bien.

Lors de cette même visite (mais aussi lors de mes visites successives), je me rappelle que les lieux étaient sales (pour ne pas dire insalubres). Plusieurs cochonneries trainaient sur le sol, les planchers étaient jaunis, les odeurs étaient pratiquement intenables sur l'ensemble des étages, il n'y avait aucune circulation d'air et les chambres étaient surchauffées. Oui, oui, un vrai mouroir!

Je me souviens aussi d'une autre visite où j'arrivai sur l'heure du souper. Maurice avait reçu, une dizaine de minutes avant mon arrivée, sa gibelotte brune (son repas). Lorsque je pénétrai dans sa chambre, une odeur nauséabonde s'échappait du vieil homme ; il avait déféqué dans son pantalon. Diantre, on lui avait servi son repas assis dans sa merde. Je me dirigeai immédiatement vers le préposé : «Comment pouvez-vous laisser un homme manger son repas alors qu'il a le pantalon rempli de merde ?». Je rajoutai : «Ne trouvez-vous pas ça inhumain ?». Sa réponse : «Comment voulez-vous qu'on le sache qu'il a chié dans ses culottes ?». J'ordonnai avec vocifération et menaces que Maurice soit lavé et changé immédiatement. Une chance que j'étais venu lui rendre visite, car les préposés l'auraient surement couché dans sa merde au moment du dodo. C'est tout simplement dégueulasse ! Sérieusement, quand individuellement et collectivement on prend davantage soin de nos animaux que de nos vieillards, il y a un problème...

Enfin, je me souviens de ma dernière visite, il y a à peine quelques jours. Je rendis une nouvelle fois visite à Maurice afin de lui tenir compagnie. Vous savez, les personnes hébergées en CHSLD vivent, pour la plupart, dans la solitude ; il n'y a pas de télévision dans les chambres, pas de radio, pas de journaux... Niet! Pour qu'ils aient accès à ces choses, la famille doit leur acheter, apporter et installer. Il n'y a guère plus d'activités organisées ou offertes pour désennuyer les hébergés. Bref, j'arrivai vers 19h, Maurice n'avait pas touché à son repas. Je compris rapidement la raison : c'était du spaghetti! Pas que Maurice n'aime pas les pâtes, mais c'était la cinquième fois en huit jours qu'on lui servait le même souper. Il y a de quoi être écoeuré ! J'imagine que c'est parce qu'ils ont voulu passer les restes de la semaine. Ce n'est pas uniquement cette situation, mais il faut avouer que le problème de malnutrition en CHSLD est épouvantable.

Ce que je vous raconte aujourd'hui ne constitue que des brides de problèmes vécus par Maurice et par beaucoup d'autres. Je ne vous parle pas de la contention, de la limitation, de la qualité des soins et de l'humiliation vécue par trop de résidents de CHSLD. Que dires des multiples carences et déficits sur le plan systémique ; oui, je veux parler des problématiques sur le plan communicationnel, de la salubrité et de l'entretien, du confort, des services inadéquats pour le prix payé, des directives, des procédures et de leur mise en application. Et que dire des problèmes sur le plan humain et personnel: le je-m'en-foutisme de certains préposés, la mauvaise attitude, l'arrogance, le manque de compréhension, la négligence, l'usage parfois abusif de la force.

Devant ces problèmes récurrents et répandus, pourquoi le gouvernement ne pose-t-il aucun geste pour remédier à la situation catastrophique dans plusieurs CHSLD ? J'imagine que le raisonnement dans les hautes sphères politiques doit ressembler à quelque chose comme ça : «Pourquoi dépenser davantage pour des gens inactifs et inutiles qui vont finir par crever sous peu ?!» Voilà le cynisme politique et populaire, car avouons-le, nous sommes tous un peu responsable de cette situation cruelle. C'est bel et bien la mentalité de l'hospice plutôt que celle de l'éthique, de l'aide et de la dignité. L'humiliation a atteint son comble, il faudrait peut-être se réveiller et agir, car pendant ce temps Maurice mange dans sa merde!

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