William Blanc

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Le déshonneur du Figaro Histoire

Publication: 12/11/2012 08:00

Lancé en grande pompe par trois auteurs depuis la rentrée scolaire, le débat sur l'enseignement de l'histoire à l'école autorise-t-il tous les coups? Critiquer les programmes scolaires est on ne peut plus légitime, quand bien même il s'agirait de remettre en avant une Histoire d'Épinal centrée sur les grands Hommes.

Encore faut-il que le débat se place sur un terrain scientifique et pédagogique.

Le groupe Figaro est à la pointe de la controverse. Depuis trois rentrées déjà, les publications de Serge Dassault ne cessent d'accueillir dans leurs colonnes ceux qui critiquent l'ouverture (limitée) des programmes à une Histoire plus diverse, sous la plume notamment notamment de Jean Sévilla, essayiste du Figaro Magazine. Le Figaro Histoire, nouvelle publication du groupe, n'est pas en reste. Son numéro d'octobre-novembre peut se comparer à un véritable dépliant publicitaire en faveur du retour au roman national. Tout y est: iconographie pompeuse sortie de vieux manuels scolaires (et jamais remise dans leur contexte), défense du Métronome de Lorànt Deutsch, réclame à peine déguisée pour les livres des contempteurs des programmes (Dimitri Casali et Vincent Badré en tête), avec plus de soixante pages consacrées au phénomène et un coupable tout désigné : "le premier piège qui pèse aujourd'hui sur l'enseignement de l'histoire est aussi celui qui guette notre pays : le communautarisme." (page 79).

Mais jusqu'ici, le débat reste encore dans les limites du raisonnable. Après tout, le Figaro Histoire a le droit de voir l'Histoire comme une école du patriotisme plus que comme un outil d'apprentissage de l'esprit critique et d'ouverture aux différences. Pour cela, la plupart des rédacteurs n'hésitent pas à nager à contre-courant de toutes les recherches scientifiques pour affirmer la continuité de l'histoire de France depuis (au moins) Clovis tout en édulcorant les aspects les plus sombres de leur grand récit national. Ainsi, sous le titre Les historiens des origines (page 82-89), Jean-Louis Thiériot se propose de mettre à la suite une quinzaine d'historiens qui seraient les fondateurs du roman national. Se trouvent mis à la chaîne, de manière factice, des gens aussi différents qu'Alexandre Dumas et Pierre Nora, comme d'autres peuvent aligner artificiellement les rois. Une page a particulièrement attiré notre attention, sur laquelle sont mis en miroir Jacques Bainville et Marc Bloch, comme si l'un et l'autre avaient participé du même mouvement.

Or, Marc Bloch, grand savant et fondateur de l'école des Annales regroupant des historiens critiquant, entre autres, le roman national, a aussi été un des contempteurs de Bainville. Rien ne rapprochait ce médiéviste, ce juif républicain et résistant de la première heure (il sera fusillé en 1944) et Jacques Bainville, journaliste de l'Action française, antisémite et pro-mussolinien, deux dernières caractéristiques que semble avoir oubliées Jean-Louis Thiériot. Il faut dire qu'il n'est pas le seul. Bainville, depuis quelques années, semble bénéficier d'une forme de réhabilitation. Ses écrits historiques sont réédités, et quelques éditorialistes le placent dans leur panthéon personnel, comme Franz-Olivier Giesbert. Sa mise en miroir avec Bloch, au mépris de toute réalité historique, par un journal à grande diffusion (qui le cite aussi sur sa couverture) participe de ce mouvement.

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La figure de Bloch ne méritait pas cela, pas plus que ce qui va suivre. Voilà en effet comment Jean-Louis Thiériot résume l'Étrange défaite, une des oeuvres majeures de l'historien, écrite sous le choc de la débâcle de 1940: "Marc Bloch dresse un tableau éblouissant des faiblesses récurrentes de la France : lutte des classes, élites coupées du peuple, ouvriers plus préoccupés de l'esprit de jouissance que de celui de sacrifice." Ces derniers mots n'apparaissent jamais dans le livre de l'historien. Par contre, la proposition finale ressemble à s'y méprendre à une phrase de Philippe Pétain prononcé lors du discours du 20 juin 1940: "Depuis la victoire, l'esprit de jouissance l'a emporté sur l'esprit de sacrifice."

Comment Jean-Louis Thiériot, député suppléant de Seine-et-Marne et titulaire d'un DEA d'histoire, a-t-il pu prêter à un juif résistant qui refusait la défaite, les propos du chef de la France de Vichy? Comment même le conseil scientifique du Figaro Histoire, composé d'historiens pourtant réputés comme Jean Tulard, ont-ils pu laisser passer une telle énormité? Le retour du roman national qui semble soutenir implique-t-elle de propager la gangrène de l'oubli? La parole est aux intéressés.


Pour une critique plus complète du Figaro Histoire n°4, voir ces deux articles :
» Le Figaro dans un drôle de bain-ville : http://aggiornamento.hypotheses.org/1023
» "La vérité sur l'Histoire à l'école" ou les mensonges du Figaro : http://aggiornamento.hypotheses.org/1039

 
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