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Le projet de loi sur la neutralité religieuse et le voile intégral, parlons-en!

Convertie à l'islam depuis 2003, je porte le voile intégral depuis 2011.

12/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 12/09/2017 10:06 EDT
Warda Naili
Le voile, tout le monde en parle. La classe politique, les médias, la population, les associations islamiques. Tout le monde... Ou presque.

Je suis une personne qui a toujours apprécié les contacts humains. J'ai grandi entourée d'enfants de tous horizons et de toutes confessions, j'ai toujours pensé que la diversité était quelque chose de naturel au sein de notre société, j'ai toujours cru qu'il y avait de la place pour tous. Que mon Québec était ainsi fait, une magnifique mosaïque réunissant toute la beauté du monde dans une société distincte et unique.

Convertie à l'islam depuis 2003, je porte le voile intégral depuis 2011. Depuis quelques années donc, je considère que je fais partie d'une minorité visible. Une toute petite minorité. Si petite, si riquiqui qu'il est impossible de nous quantifier, nous les femmes portant le voile intégral. Nous sommes très peu, mais nous existons. Je peux vous dire que depuis que je porte le niqab, mes relations avec le public ont changé. Mais d'un seul côté seulement. J'ai toujours aimé aller vers l'autre. L'échange d'un sourire, d'un regard ont toujours fait ma journée. Pourtant le regard de l'autre a changé sur moi. Et maintenant, tout cela est terminé.

Que ce soit sur la rue, dans des institutions publiques, sur les fils de discussion, ma simple existence en tant que femme «niqabi» suscite énormément de réactions, mues par toutes sortes de sentiments, que ce soit la peur, l'incompréhension, la désinformation ou encore tout simplement la haine. «Décalisse en Arabie, on veut pas de toi ici». «Traître à ta patrie», «Pute à Arabes», «Sale terroriste» et j'en passe. On ne s'y fait jamais vraiment. Plutôt, on se construit une carapace. Personnellement, j'ai pris l'habitude de filmer mes détracteurs sur la rue, comme si ma caméra était un miroir magique qui les met face à eux-mêmes. Le résultat est instantané. Ils fuient et paraissent honteux. Car la haine, ce n'est jamais beau.

Entre ceux qui jugent qu'il est sectaire et ceux qui croient qu'il nuit à l'image des musulmans, il m'a été très difficile, voire impossible, de trouver tribune au sein de divers regroupements et associations islamiques, qui font très attention à leur image.

Le voile, tout le monde en parle. La classe politique, les médias, la population, les associations islamiques. Tout le monde... Ou presque. Car il est très rare que nous, «niqabis» ayons voix au chapitre. Je me dis que peut-être cela aiderait à conscientiser ceux qui ont du mal à nous comprendre. Idem au sein de ma communauté. Quelles sont les sources d'intolérance qu'une femme comme moi peut faire face? J'en vois deux. Il y a d'une part (la majeure part) l'islamophobie et il y a d'autre part (moindrement, mais tout de même assez conséquente) une intolérance au sein même de la communauté musulmane. Entre ceux qui jugent qu'il est sectaire et ceux qui croient qu'il nuit à l'image des musulmans, il m'a été très difficile, voire impossible, de trouver tribune au sein de divers regroupements et associations islamiques, qui font très attention à leur image. Ils n'ont pas de soucis à parler du voile intégral, ils en ont un peu plus à nous laisser parler à la population.

Concernant le projet de Loi 62, j'aimerais dire ceci. Je crois fermement qu'il n'y a aucune intention islamophobe dans ce projet de loi. Par contre, je ne trouve pas de principe de neutralité quand on sous-entend que tous les signes religieux seront tolérés sauf en ce qui concerne le voile qui couvre le visage. Même s'ils disent laisser place aux accommodements, personnellement je n'en ai jamais demandé et je ne pense pas que c'est la meilleure manière de procéder. S'identifier comme chrétien, bouddhiste ou autre par un objet ou un vêtement n'est pas neutre. Le fait de soulever mon voile pour montrer mon visage ne fera pas disparaître mon étiquette de musulmane et encore moins les préjugés de la personne me faisant face, si telle est cette personne. On ne connait pas encore tous les tenants et aboutissants de cette loi, mais ce que je connais moi, c'est mon expérience personnelle.

Il m'est arrivé de retrouver des informations venant de mon dossier médical dans un commentaire d'une de mes vidéos YouTube! Il m'est arrivé plusieurs fois de me faire insulter par du personnel soignant dans des hôpitaux. Il m'est arrivé deux fois de ne pas être prise au sérieux par la police à la suite d'une voie de fait puis à une menace de viol, et ce même si dans les deux cas j'avais des preuves concrètes. La première fois, on m'invite à porter plainte «la prochaine fois» et la deuxième fois, eh bien, la police m'a persuadée que ça ne valait pas la peine de poursuivre. Il m'est arrivé, dans un bureau gouvernemental, de me faire dire de me dévoiler le visage pour recevoir un service (et non pas juste m'identifier), parce que «c'est la loi» alors que concrètement cette loi n'était même pas encore sur la table. Ce n'est pas normal! C'est humiliant, blessant, inquiétant.

Ce qui m'inquiète, c'est l'idée que la loi 62, une fois appliquée, risque de conforter les intolérants dans leurs idées.

Ce qui m'inquiète, c'est l'idée que la loi 62, une fois appliquée, risque de conforter les intolérants dans leurs idées. Ce qui m'inquiète, ce sont les conséquences au sein de la société. Si déjà sur la rue, des citoyens me haranguent en me disant que je n'ai pas le droit de le porter, comment ce sera après? Quand je devrai me dévoiler pour recevoir un service, je peux consentir à le faire devant le membre du personnel qui me fait face, mais si je dois le faire devant toutes les personnes présentes, vous imaginez les commentaires qui suivront? «Pas besoin de le remettre, on t'a vue» et tout ce qui peut être dit pour m'humilier... Avez-vous seulement une idée de l'humiliation que cela va rajouter à celle que je vis déjà quand je me fais insulter gratuitement? Vous n'y avez peut-être pas pensé, mais moi, j'y pense. Constamment.

Je ne cherche pas à me plaindre ou à me victimiser. Simplement vous dire que même si nous sommes peu, nous existons, nous ne sommes pas la donnée X du problème mathématique. Il est essentiel de comprendre que nous avons, nous aussi, droit à la dignité. Comme n'importe qui.

Paix les amis.

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