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La charte et moi: deuxième partie

Cette charte des valeurs, bien que jamais appliquée, a causé beaucoup de tort à notre société.

23/10/2017 08:00 EDT | Actualisé 23/10/2017 14:32 EDT
Getty Images/iStockphoto
Quand je compare le fait de répondre aux commentaires à une arène de gladiateurs, je n'exagère même pas.

Du moment que les termes de la charte ont été énoncés, à la rentrée parlementaire de l'automne 2013, j'ai commencé à m'inquiéter non seulement pour mes droits, mais aussi sur le dialogue sociétal. Déjà que je devais vivre avec les regards et les insultes depuis que je me suis voilée, déjà que certains individus m'ont dit et répété que je n'avais pas le droit de porter mon niqab dans l'espace public, car « c'était la loi » (alors que la charte ne parlait même pas de cela) , je me demandais comment le climat de la société allait évoluer si cette charte de malheur était adoptée. C'était une grande préoccupation pour moi. Et encore là, je me suis dit que la seule solution était le dialogue. Faire comprendre à l'autre que nous sommes autant humains que lui. Que nous aussi désirons vivre dans un pays où les lois sont régies dans la neutralité pour le bien de tous. Mais une neutralité inclusive qui n'affecte pas les droits individuels.

Alors j'ai décidé de plonger dans le bain, ou devrais-je dire dans l'arène. Je me suis dit que j'allais lire tous les commentaires que je puisse trouver et y répondre un à la fois. En ajoutant à cela des interventions de plus en plus fréquentes à la tribune téléphonique diffusée le soir à la radio et bien entendu les manifestations. Pour ainsi dire, les attaques personnelles, les commentaires et même des menaces se sont mis à fuser de toutes parts. L'un des animateurs de la tribune dont je vous parle pourrait facilement vous parler de toutes les plaintes qu'il a pu recevoir parce que selon certains, il me laissait trop m'exprimer et me permettait de chercher à manipuler la population. Car voyez-vous, dans le lot des gens qui étaient pour la charte, il y avait toutes sortes d'opinions nuancées, allant d'une simple préoccupation d'égalité (dans leur optique des choses) à ceux qui selon moi ont totalement perdu pied en se mettant à penser que nous musulmans, ne désirons qu'une chose: endormir la population pour mieux la manipuler et enfin qu'un jour ils se réveillent en terre « islamique », en terre de non droits pour les non-musulmans. Le délire quoi. Pour ne pas dire de la pure haine. Car ce n'est pas l'amour de l'autre qui donne naissance à de telles pensées.

Quand je compare le fait de répondre aux commentaires à une arène de gladiateurs, je n'exagère même pas.

Quand je compare le fait de répondre aux commentaires à une arène de gladiateurs, je n'exagère même pas. On aurait dit que de part et d'autre du « dialogue » c'était plutôt un concours d'insultes pour savoir qui humiliera mieux l'autre. Pour y faire face, il faut s'armer de deux choses, en quantités industrielles: la patience et la politesse. Se vautrer dans les insultes revient à se vautrer dans la boue pour ne pas dire autre chose. C'est salissant et à part de donner un spectacle qui apporte haine et division, cela ne donne rien de positif, rien qui nous fera avancer. Mais on aurait dit que j'étais la seule à le voir.

Cette période, qui s'est étendue jusqu'aux élections qui porteront Philippe Couillard au pouvoir, a été épuisante. J'en ai passé, des nuits blanches, à m'obstiner avec l'une, débattre avec l'autre et ainsi de suite. Je me suis carrément usé la santé. Peu de temps après la prise du parti libéral du pouvoir, ma santé m'a carrément abandonnée. En quelques mois mon état s'est détérioré à une vitesse fulgurante, je ne me reconnaissais même plus. Et je ne vous ai pas encore parlé de mon moral. Les commentaires venant de ceux qui ont perdu leurs élections sont passés du mépris à une violence inouïe. Les menaces fusaient et j'ai plus d'une fois dû contacter la police, car je me sentais en danger. Les commentaires étaient tellement violents que ma mère ne voulait plus que je sorte de chez moi (aujourd'hui encore) par peur que je me fasse agresser, voire assassiner. J'en étais rendue au point où chaque fois que mon ordinateur m'avertissait avec un bip d'une nouvelle notification, j'en avais de violentes nausées. La méchanceté et le stress que cela me faisait vivre m'ont carrément rendue malade. J'ai dû finir par me rendre à l'évidence, j'étais arrivée au bout de mes forces, j'ai dû me choisir et j'ai décidé de ne plus ni lire les commentaires, ni y répondre.

Cette charte des valeurs, bien que jamais appliquée, a causé beaucoup de tort à notre société.

Vous me demanderez alors pourquoi je remets le couvert aujourd'hui, en lisant vos commentaires et en m'adressant à vous par le biais de mes textes ? Question légitime. Cette charte des valeurs, bien que jamais appliquée, a causé beaucoup de tort à notre société.

Prenez comme moi le temps de lire les commentaires. Il y a oui, j'en suis heureuse, beaucoup d'opinions formulées dans le respect, de questions aussi, auxquelles j'espère répondre très prochainement. Mais regardez aussi la proportion de commentaires fermés et combien m'accusent de propagande ! Ce que je dénote de tout cela, c'est qu'il y a un gros travail de communication à faire. Non pas pour faire accepter l'islam ou le voile. Non pas pour aimer la personne que je suis, mais plutôt pour nous humaniser aux yeux l'un de l'autre. Pour nous permettre de nous rappeler que chaque individu a droit à la dignité, vous comme moi. Et que ce n'est pas en nous insultant mutuellement que nous y arriverons.

Paix.

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