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Sommes-nous dans une période d'avant-guerre mondiale?

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Le 28 juin 1914, un chauffeur, pris de panique après une tentative d'assassinat visant le dignitaire qu'il transportait, a tourné dans une impasse à Sarajevo et s'est retrouvé coincé devant un café que fréquentait Gavrilo Princip. L'anarchiste, qui se désolait de l'échec de cet attentat, a profité de la situation pour se servir de son arme, déclenchant du même coup la Première Guerre mondiale. Ce cataclysme, responsable de la mort de plus de neuf millions de personnes, allait anéantir quatre empires et portait en lui les germes de la Révolution russe et l'avènement de l'Allemagne nazie.

Un siècle plus tard, tandis que la planète s'efforce de prévenir de tels concours de circonstance, chacun se demande si l'Histoire pourrait se répéter. Les grandes puissances sont en paix et les liens commerciaux et culturels entre les pays semblent plus étroits que jamais, mais la situation internationale reste étonnamment fragile: un pays émergent, doté d'une flotte impressionnante, défie ainsi la suprématie d'une superpuissance, et une région déchirée par des tensions ethniques et religieuses s'enfonce dans l'instabilité.

En 1914, l'Allemagne était une puissance émergente, le Royaume-Uni, un empire sur le déclin, et les Balkans, une vraie poudrière. En 2014, ces rôles sont respectivement tenus par la Chine, les États-Unis (qui chancellent à vouloir jouer les gendarmes du monde entier) et le Moyen-Orient.

Il y a quelques années à peine, la plupart des observateurs occidentaux pensaient que l'époque des rivalités géopolitiques et des guerres entre grandes puissances était derrière eux. À l'heure où les forces russes sont en Ukraine, les conflits religieux enflamment le Moyen-Orient et les disputes territoriales provoquent crise sur crise en mer de Chine, les perspectives sont plus sombres. Des gens tout à fait sérieux se demandent à présent si nous n'avons pas basculé vers un nouvel avant-guerre. Un incident isolé, quelque part dans le monde, pourrait-il déclencher un autre conflit planétaire?

La poudrière du Moyen-Orient

Commençons par la poudrière. À l'origine de la Première Guerre mondiale, on trouve les conflits ethniques et religieux des Balkans. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le développement économique et la modernisation ont conduit à une concurrence accrue entre les différentes ethnies de la région. Les aspirations indépendantistes ont poussé les Croates, les Serbes, les Magyars, les Kosovars, les Bosniaques, les Macédoniens, les Bulgares, les Grecs et d'autres encore à s'entre-tuer. Les victimes toujours plus nombreuses attisaient les haines, les massacres et les nettoyages ethniques se multipliaient. Dans le même temps, la capacité des puissances extérieures à contrôler la dynamique de la région s'amenuisait en raison des tensions sociales et nationalistes auxquelles les empires devaient faire face.

Les similitudes entre le Moyen-Orient contemporain et les Balkans en 1914 sont de mauvais augure. Le premier est un mélange instable d'ethnies et de religions qui coexistent difficilement à l'intérieur de frontières tracées de façon arbitraire par des puissances extérieures. Quatre-vingt quinze ans après que les Français et les Britanniques se sont partagé les terres de l'ancien califat ottoman, leur création est moribonde. Les événements en Irak et en Syrie laissent à penser que le Moyen-Orient pourrait être le lieu d'un carnage qui n'aurait rien à envier à celui des Balkans. Les grandes puissances ne parvenant plus à maîtriser leurs sphères d'influence d'antan, la région est aujourd'hui tout aussi instable que les Balkans il y a un siècle.

L'Allemagne à l'époque, la Chine aujourd'hui

Ce qui a transformé le meurtre de l'archiduc en cataclysme mondial n'est cependant pas lié aux luttes tribales qui déchiraient l'Europe méridionale. Ce sont les ambitions hégémoniques de l'Empire allemand qui ont fait évoluer un conflit local vers une conflagration universelle. Après avoir éclipsé la France au rang de première puissance militaire d'Europe, l'Allemagne s'est efforcée de dépasser la Grande-Bretagne sur les mers et de façonner l'ordre mondial à son image. Elle craignait cependant que ses voisins ne fassent alliance contre elle. Dans la crise des Balkans, l'Allemagne s'est donc crue obligée de soutenir l'Autriche-Hongrie, son faible allié, espérant retourner le déséquilibre des forces à son avantage.

Une telle situation pourrait-elle se reproduire? La Chine contemporaine est une puissance émergente qui s'assure le contrôle des mers d'une manière que l'empereur Guillaume II n'aurait pas reniée. Comme l'Allemagne en 1914, elle est devenue une puissance économique de premier ordre ces trente dernières années et a choisi d'investir une part importante de son économie dans l'armement.

Mais l'analogie a ses limites. Ni la Chine ni aucun de ses partenaires ne sont en concurrence directe avec les États-Unis et leurs alliés au Moyen-Orient. La Chine, qui n'a pas (encore) pris position dans le conflit qui oppose Sunnites et Chiites, veut avant tout la paix dans la région, afin que le pétrole continue à couler à flots et à bas prix.

L'Amérique a tous les alliés

Il existe une autre différence de taille: le système des alliances. En 1914, les grandes puissances étaient divisées en deux blocs militaires à peu près égaux: l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie et l'Empire ottoman d'un côté, la Russie, la France et la Grande-Bretagne de l'autre.

"Aujourd'hui, le système d'alliances américain est incontesté. Même si la Chine, la Russie et quelques petits pays n'en font pas partie (quand ils n'y sont pas carrément hostiles), l'équilibre militaire joue clairement en faveur des États-Unis."

Aujourd'hui, le système d'alliances américain est incontesté. Même si la Chine, la Russie et quelques petits pays n'en font pas partie (quand ils n'y sont pas carrément hostiles), l'équilibre militaire joue clairement en faveur des États-Unis.

Si des crises entre la Chine et ses voisins, notamment les Philippines, alliées des États-Unis, pourraient entraîner les deux grandes puissances dans un conflit, il n'existe pas de système aussi complexe et délicat que celui qui était en vigueur à l'aube de la Première Guerre mondiale. Suite à l'attaque de la Serbie par l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne avait envahi la Belgique. En revanche, on voit mal comment une attaque turque en Syrie pourrait entraîner une offensive chinoise au Viêtnam, par exemple. Les conflits contemporains sont plus simples, plus directs et plus facilement gérables par les grandes puissances.

Mais les réserves de pétrole au Moyen-Orient amèneront la Chine, et d'autres puissances, à s'impliquer davantage dans les événements de la région, bien que leur situation géographique ne les prédestine pas à le faire (à l'inverse, les Balkans ne suscitaient aucune convoitise en 1914). Le Moyen-Orient a un poids beaucoup plus important dans l'économie mondiale que la péninsule des Balkans n'en a jamais eu. Déjà, des pays dont la Russie et l'Iran jouent un rôle en Irak. Si la région continue à s'enfoncer dans le chaos, et que des pays comme la Chine et le Japon estiment nécessaire d'intervenir pour sécuriser leurs réserves de pétrole, on ne peut écarter aucun scénario pour les années à venir.

L'Asie de 2014 n'est pas l'Europe de 1914

De plus, la situation géopolitique de la Chine de Xi Jinping est bien différente de celle de l'Allemagne de Guillaume II. S'il est vrai que les mêmes forces qui ont poussé l'Allemagne à entrer en guerre il y a cent ans se retrouvent dans la Chine contemporaine (notamment dans le nationalisme très présent et la stratégie agressive de certains généraux), des différences subsistent.

En 1914, l'Allemagne était une puissance émergente, entourée de pays qui étaient, et se sentaient, sur le déclin: la Russie, l'Autriche-Hongrie, la Grande-Bretagne, l'Empire ottoman et la France. À l'inverse, les voisins de la Chine -- Corée du Sud, Australie, Inde, pays de l'Asie du Sud-est -- sont en pleine croissance économique et militaire. La prépondérance croissante de l'Allemagne en Europe était un facteur d'instabilité. À l'heure actuelle, il ne semble pas que cela soit le cas pour la Chine en Asie.

Au-delà du parallèle Allemagne-Chine, on peut se demander si les États-Unis commencent aujourd'hui à ressembler à la Grande-Bretagne de 1914. Cette dernière était la seule superpuissance planétaire, dans la mesure où aucune autre nation n'avait un empire aussi vaste, un poids aussi important dans l'économie mondiale ni un rôle aussi développé dans la sécurité politique et militaire internationale. Nombre de ses citoyens estimaient toutefois que le meilleur était derrière eux.

En 1914, les États-Unis et l'Allemagne l'avaient tous deux dépassée sur le plan économique, et une paralysie politique interne favorisait les tendances isolationnistes anglaises (les tensions qui allaient conduire à la partition de l'Irlande avaient amené une grande partie de l'armée britannique au bord de la mutinerie dans les mois précédant l'attentat de Sarajevo).

Un petit nombre d'historiens respectés font porter la responsabilité de la Première Guerre mondiale à la Grande-Bretagne autant qu'à l'Allemagne. La France était l'ennemie la plus acharnée de l'Allemagne, mais elle avait été complètement défaite pendant la guerre franco-prussienne quarante ans auparavant. La Russie, alliée de la France, était une puissance impressionnante sur le papier, mais le Japon lui avait porté un coup féroce dix ans plus tôt, et une vague d'agitation révolutionnaire avait failli faire tomber le Tsar.

L'Allemagne était loin de penser qu'une guerre contre ces deux pays serait une partie de plaisir, mais Guillaume II et nombre de ses conseillers pensaient que la Grande-Bretagne se tiendrait à l'écart du conflit serbe. Certains avancent que l'empereur aurait probablement réfléchi à deux fois s'il avait su qu'il aurait à affronter la Grande-Bretagne et toute la puissance de son empire. Si les Britanniques avaient signifié clairement aux Allemands qu'ils soutiendraient la Russie et la France, on peut penser que les diplomates allemands auraient conseillé à l'Autriche-Hongrie de temporiser, plutôt que d'attiser ses ardeurs pendant le fatidique mois de juillet 1914.

L'Amérique de 2014 n'est pas vraiment la Grande-Bretagne de 1914

En dépit des inquiétudes liées à l'essor de la Chine, la première place des États-Unis au rang des puissances mondiales est bien plus solide que ne l'était celle de la Grande-Bretagne il y a cent ans. Leur PIB est plus important, leur avantage militaire, qualitativement plus grand que tout ce que la Grande-Bretagne avait pu connaître, et leurs divisions politiques, sans aucune commune mesure avec la question irlandaise ou la montée en puissance d'un parti socialiste des travailleurs pour le Royaume-Uni en 1914.

Néanmoins, il est possible que d'autres pays ne soient pas certains que les États-Unis sont réellement disposés à défendre ses alliés ou ses intérêts de par le monde, ce qui peut augmenter les risques de décisions audacieuses, voire irréfléchies.

Certains dirigeants chinois observent peut-être ainsi les messages contradictoires de Barack Obama sur « les limites à ne pas franchir » en Syrie, et se demandent si les limites américaines dans le Pacifique sont à prendre au sérieux. Les États-Unis entreraient-ils vraiment en guerre pour une poignée d'îlots inhabités dans les mers de Chine orientale et méridionale? Pour prévenir une invasion de Taïwan, prendraient-ils des mesures plus efficaces qu'en Crimée? La Russie et l'Iran se posent peut-être des questions de cet ordre et cherchent les points faibles du système d'alliance américain. Dans le même temps, les pays qui comptent sur des garanties américaines (comme Israël ou le Japon) pourraient se montrer plus agressifs face à des adversaires potentiels.

Voies ferrées contre réseaux numériques et drones

Un autre facteur a contribué au déclenchement de la Première Guerre mondiale: les avancées technologiques ont influé sur la conduite de la guerre, prenant de court les responsables politiques. L'une des raisons principales de la tragédie de 1914 est liée à l'impact que le calendrier de la mobilisation a joué sur les choix diplomatiques et militaires.

La construction des réseaux ferroviaires au XIXe siècle a permis de faire appel aux réservistes et de mobiliser les forces armées à une échelle jusqu'alors impensable. À l'inverse, si votre voisin décrétait la mobilisation, vous deviez en faire autant sous peine de vous retrouver dans un état d'impréparation alors que l'ennemi était déjà aux frontières. La Russie avait le plus de troupes, mais l'immensité de son territoire et l'état relativement arriéré de son réseau ferré impliquait de mobiliser au plus vite sous peine d'être attaqué avant qu'elles ne soient prêtes. Mais, par un jeu de dominos, quand la Russie a mobilisé, l'Allemagne a dû en faire de même, contraignant les Français à leur emboîter le pas. Le jour de l'assassinat de Franz Ferdinand, peu de dirigeants européens auraient imaginé le rôle que le trafic ferroviaire allait jouer dans les décisions qu'ils devraient bientôt prendre...

"'Le jour de l'assassinat de Franz Ferdinand, peu de dirigeants européens auraient imaginé le rôle que le trafic ferroviaire allait jouer dans les décisions qu'ils devraient bientôt prendre"

Aujourd'hui, le pouvoir perturbateur des avancées technologiques est plus grand que jamais. De nouveaux systèmes d'armement émergents (tels les drones) introduisent un déséquilibre et génèrent de nouvelles courses à l'armement, aux conséquences imprévisibles. Tandis que les technologies de l'information transforment le champ de bataille, la technologie devient elle-même un terrain d'affrontement. Perturber les communications ennemies, attaquer ses systèmes d'information (avec des virus, des attaques sur les satellites de communications ou des impulsions électromagnétiques) et, plus généralement, les réseaux internet constituent une nouvelle étape du conflit entre nations à laquelle personne ne comprend encore vraiment grand chose.

La rapidité des avancées technologiques complique la capacité des décisionnaires à évaluer la force de leurs adversaires alors même qu'elle les pousse à prendre une décision plus rapidement en temps de crise. Personne ne voulant subir un Pearl Harbor numérique, les chefs d'État se sentiront peut-être obligés d'accélérer les préparatifs de guerre avant de faire l'objet d'une attaque dévastatrice.

Ces avancées ont également joué un autre rôle dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les bouleversements sociaux qui avaient accompagné la période troublée de la Révolution industrielle étaient en grande partie dus à un rééquilibrage des forces en présence et à la montée d'idéologies comme le nationalisme et le socialisme. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui aussi. La globalisation génère des tensions dans toutes les sociétés, tensions qui s'accompagnent souvent d'une montée en puissance de mouvements politiques nationalistes voire belliqueux dans certains pays et d'un fanatisme religieux dans d'autres.

Ne pas oublier les armes nucléaires

Ne négligeons pas un autre facteur d'importance: l'existence d'armes nucléaires a changé la manière dont s'affrontent les grandes puissances. En 1914, les nations pouvaient encore s'envoyer à la figure tout ce qu'elles avaient, jusqu'à ce que le plus faible capitule. Les armes nucléaires ont modifié cette dynamique. Aucune guerre majeure ne sera aussi simple politiquement que par le passé: la possibilité d'une escalade nucléaire réfrénera les ardeurs des parties en présence, comme ce fut le cas des États-Unis et de l'URRS pendant la guerre froide.

Un contexte (pas si) différent

Un nouveau conflit mondial est-il possible? L'Histoire ne permet malheureusement pas de répondre de manière définitive. Analyser le passé ne peut apporter qu'un début de réponse aux questions qui se poseront à l'avenir. La situation actuelle est suffisamment différente de celle qui prévalait il y a un siècle, mais certaines similitudes sont troublantes.

Quoi qu'il en soit, si l'on peut dire une chose du XXIe siècle, c'est qu'on ne s'y embêtera pas!

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