Vladimir De Thézier

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Pour un État vert

Publication: 30/04/2012 00:01

Pendant que j'étais emporté par la foule monstre du plus grand rassemblement pour la protection de l'environnement et du bien commun de l'histoire du Québec, durant le Jour de la Terre du 22 avril 2012, j'ai médité sur les prises de conscience qui m'ont révélé la dimension écologique que revêtra l'acte fondateur d'une République du Québec.

Le futurologue états-unien Alex Steffen créa en 2003 l'expression «vert brillant» (bright green) pour désigner l'émergence d'un groupe d'environnementalistes qui rejettent l'individualisme des «verts pâles», les gens de bonne foi qui croient que l'on peut sauver la planète simplement en adoptant un mode de vie contre-culturel (recycler, manger bio, rouler en vélo, etc.), et le confrontationisme des «verts foncés», les radicaux qui croient que l'action directe (destruction de panneaux publicitaires, fauchage de champs de maïs transgénique, etc.) peut saboter le système.

Les verts brillants préfèrent se concentrer à développer et promouvoir les innovations technologiques et sociales qui nous mettront sur la voie du développement désirable.

Ce qui m'a profondément interpelé n'était pas l'étiquette brillante, mais bien la vision de certains penseurs issus de cette tendance pour qui l'abondance durable produite par l'utilisation systémique des technologies vertes prépare le terrain non seulement à la création d'une société nouvelle avec des relations de propriété différentes, mais aussi à l'émergence de nouveaux êtres humains reconnectés à la nature et à eux-mêmes.

En d'autres mots: une «écotopie», un monde meilleur organisé selon les principes de l'écologie sociale grâce au progrès technologique, sans parti d'avant-garde, ni révolution violente, ni régime totalitaire.

Toutefois, je suis éventuellement devenu sceptique face à cette foi dans le potentiel libérateur de la technologie quand j'ai pris conscience des cotés obscurs des technologies dites propres.

Le désenchantement est inévitable quand on commence à comprendre à quel point le développement technologique, dans le système économique actuel, à été et sera toujours la condition essentielle pour une croissance nécessairement non durable.

Prenons la fameuse voiture électrique comme exemple.

L'effet pervers d'une électrification du transport individuel serait une diminution du côut de production de voitures, ce qui conduirait inexorablement à une surproduction massive de voitures, à la décrépitude accelérée des infrastructures routières, à l'épuisement chronique de ressources non renouvelables et à l'asphaltage de ce qui reste de la nature...

Une exagération démesurée? Peut-être.

Mais elle provoque quand même une remise en question nécessaire des espoirs messianiques qu'on investit trop souvent et trop hâtivement dans les nouvelles technologies.

J'ai donc préféré tourner mon attention vers l'histoire et le rôle de l'État, ainsi que la possibilité de transformer celui-ci en l'outil collectif de la volonté écologique d'un peuple.

Aux 18ème et 19ème siècles, la bourgeoisie a été à l'avant-garde de la création de l'État libéral démocratique (un gouvernement limité à des fonctions d'ordre et de sécurité pour protéger les droits et libertés individuels des citoyens), tandis qu'au 20ème siècle, le mouvement ouvrier a été au premier rang des forces sociales qui ont mené à la création de l'État social-démocrate (un gouvernement qui assume aussi des fonctions de providence pour assurer une plus grande égalité et justice socioéconomique entre les citoyens).

Plusieurs écologistes politiques, tels que Robyn Eckersley en Australie, entrevoient que le mouvement environnementaliste et le mouvement vert seront les précurseurs de l'émergence de l'«État vert» au 21ème siècle.

Un État vert est un État dont les idéaux réglementaires et les procédures démocratiques sont alimentées par la «démocratie écologique», c'est-à-dire une démocratie délibérative où tous ceux potentiellement affectés par les risques écologiques (humain ou non-humain, générations présentes et futures) doivent avoir l'opportunité significative de participer ou autrement être représentés dans l'élaboration de décisions ou politiques qui génèrent ces risques.

L'État se voit conférer un nouveau rôle, celui de facilitateur d'une écocitoyenneté et d'une gouvernance environnementale plus efficace tant à l'échelle nationale qu'a l'échelle mondiale.

Toutefois, en explorant comment cette idée maîtresse pourrait être appliquée au Québec, on se rend à l'évidence que toutes les tentatives de réformes profondes des institutions démocratiques de l'État québécois pour jeter les bases de cette démocratie écologique (mode de scrutin proportionnelle intégrale, référendum décisionnel d'initiative populaire, assemblée constituante décisionnelle, etc.) seront «étouffées par le cadre canadien»...

Cette impasse est encore plus désespérante quand on tient compte de l'avertissement que le directeur de l'Institut de recherche en économie contemporaine, Robert Laplante, a lancé trois jours après les élections fédérales du 2 mai 2011:

La reconfiguration de l'espace politique canadian restera marquée d'une détermination lourde: le Canada de Stephen Harper est en phase avec une dynamique économique et géostratégique continentale sur laquelle les prétentions vertes de Thomas Mulcair ne feront pas la moindre égratignure. Le Canada est un pays pétrolier et son centre de gravité économique va se déplacer encore plus rapidement et durablement dans l'Ouest. L'économie du Québec sera heurtée de plein fouet. Il faut être singulièrement coupé du réel et aveuglé par un attachement inconditionnel au régime pour s'imaginer que la minorisation représentera une avenue de prospérité. Des priorités contraires à ses intérêts lui seront imposées, financées à même ses impôts pour mieux compromettre son contrôle sur son développement.


En d'autres mots: Comment peut on devenir une «nation verte dans un pays brun»?

Selon Jean-Herman Guay, le politicologue qui a conceptualisé la théorie des «atomes du nationalisme québécois», l'importance qu'accordent les Québécois modernes à l'environnement, qui fait du Québec le «champion américain de la volonté écologique», n'est pas une simple mode mais révèle une véritable mutation du sentiment et de l'identité nationale québécoise.

Le désarroi d'une majorité de Québécois face à la position de retrait du Canada du Protocole de Kyoto en décembre 2011 -- «une position qui nous côute cher» -- et maintenant le rassemblement du 22 avril en sont les deux exemples récents les plus marquants.

Les Québécois comprennent que le développement économique d'une nation est indissociable de la protection de l'environnement du territoire sur lequel cette nation vit et détient une souveraineté.

Que la biodiversité économique du Québec doive continuer à se développer, c'est indéniable, mais elle doit toujours le faire avec une mémoire et une vision à long terme, et dans le respect du patrimoine naturel légué par les générations de Québécois qui nous ont précédés.

Nous devons transmettre cet héritage aux générations futures, intègre ou plus épanoui.

Tout en restant toujours subordonné aux principales justifications historiques pour l'indépendance du Québec, le «nationalisme écologique québécois» peut et doit contribuer à notre volonté de fonder un nouveau pays dont la Constitution républicaine cimentera les piliers du premier État vert.

2012-04-29-Nationvertedansunpaysbrun.jpgCarte du Canada indiquant les augmentations des émissions de GES par province/territoire en 2008, comparativement à l'année de base 1990

 
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