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Le Lab-École ou l’art de déléguer à trois hommes le pouvoir de rêver un monde de femmes

Le plafond de verre, il est loin d’être crevé si un ministre ne voit pas ce qu’il y a d’inadmissible à accorder à trois hommes le pouvoir de décider ce que des milliers de femmes devraient porter comme rêves et comme ambitions pour elles-mêmes et pour l’avenir de leur profession.

08/11/2017 10:00 EST | Actualisé 08/11/2017 11:54 EST
BraunS via Getty Images
La politique-spectacle, telle qu’on la pratique par les temps qui courent à Québec, semble essentiellement destinée à faire oublier des années de compressions qui ont fait mal aux élèves et aux enseignants, et dont les milieux peinent à se remettre.

Eh bien nous y voilà : le Lab-École est officiellement lancé et fait déjà miroiter ses promesses : 5-6 écoles de rêve en 2021. 5-6 châteaux scolaires pour faire oublier les centaines de bâtiments qui tombent en ruines. À l'école de mes enfants, la moitié des toilettes ne se verrouillent plus, le métal a depuis longtemps disparu sous la rouille, la cour est une calamité où l'on se noie à la moindre averse, les murs sont pelés comme ceux des maisons hantées... Je ne sais pas si cette école sera l'heureuse élue pour faire oublier tout le reste : les critères de sélection pour devenir une des 5-6 écoles de rêve n'ont pas encore été choisis.

Je vais donc tenter de contribuer positivement aux réflexions du Lab-École en proposant des critères qui, me semble-t-il, mériteraient d'être retenus quand il s'agira de choisir les écoles-laboratoires :

  1. L'école qui n'a pas (ou si peu) accès à l'eau potable parce que des fontaines d'eau, il n'y en a presque pas ou que celles qui existent ne distillent qu'un si mince filet qu'on peine à s'y abreuver. L'accès à l'eau potable, en 2017, ça devrait être un critère, non?
  2. L'école qui a tout perdu : sa bibliothèque, son local de musique, son local d'arts plastiques, les locaux de son service de garde, les locaux de ses professionnels... La possibilité de manger son lunch ailleurs que dans un corridor, ça devrait être un critère, non?
  3. L'école où enfants et enseignants ont pensé perdre connaissance durant la canicule, en septembre dernier, parce que le système électrique ne supportait pas le branchement de plus d'un ventilateur (encore moins d'un air conditionné portatif). Ne pas perdre connaissance en classe, ça devrait être un critère, non?
  4. L'école où les enfants n'ont désormais plus accès à un micro-ondes et doivent donc manger froid parce que là non plus, les systèmes électriques ne permettent pas de soutenir la charge des TBI ET des micro-ondes. La possibilité de manger chaud en hiver, ça devrait être un critère, non?
  5. L'école où les enseignants et enseignantes travaillent sur des pupitres hérités de l'ère soviétique, empilés les uns sur les autres, et passent leurs journées à trimballer de local en local des chariots remplis de matériel pédagogique, à la manière des serveurs de dim sum du quartier chinois. Avoir des espaces de travail adéquats et des conditions de travail à peu près décentes, ça devrait être un critère, non?
  6. L'école où la classe n'a pas de fenêtres parce qu'elle est située au milieu d'un bâtiment bétonné, lui aussi hérité de l'ère soviétique, dans lequel on a installé des meurtrières en guise de fenêtres. Avoir accès à un peu de lumière naturelle durant le jour, ça devrait être un critère, non?

Je pourrais continuer durant des pages et des pages à énumérer tous ces critères, toutes ces revendications que porte le milieu de l'éducation, haut et fort, depuis de nombreuses années. En réalité, justement, les critères, ils existent déjà. Ce que nous devons faire pour pouvoir accueillir, nourrir, faire bouger, rendre heureux enfants et enseignants, nous le savons, et nous ne souhaitons pas le réaliser dans 5 ou 6 écoles, mais dans tous les bâtiments scolaires du Québec.

Ce qu'il nous manque, c'est bien entendu le nerf de la guerre : l'argent. Mais aussi autre chose : la ferme volonté politique.

La volonté d'écouter et de répondre par l'affirmative quand les profs disent «non merci» au déploiement tous azimuts des TBI, et «svp» à l'augmentation des ressources professionnelles en soutien à l'enseignement.

La volonté d'écouter et de répondre par l'affirmative quand la CSDM propose un toit vert ou une agora au sein d'une nouvelle école.

La volonté d'écouter et de répondre par l'affirmative quand les parents réclament la construction de cafétérias et d'espaces réservés aux services de garde dans les projets d'agrandissement et de construction d'écoles.

Les projets novateurs, pertinents, étoffés par l'expérience de terrain et par la recherche, les réponses adéquates aux défis du 21e siècle... tout cela existe!

Les projets novateurs, pertinents, étoffés par l'expérience de terrain et par la recherche, les réponses adéquates aux défis du 21e siècle... tout cela existe! Tout cela a fait l'objet de chaînes humaines durant plus d'un an! Tout cela a été crié et décrié sur toutes les tribunes médiatiques!

Avons-nous vraiment besoin d'accorder 3 millions de dollars à des porte-voix, à des vedettes télévisuelles pour les entendre nous dire ce que nous disons nous-mêmes depuis belle lurette? On joue aux fous, non?

Et on joue d'autant plus aux fous que ces vedettes, ce sont des hommes.

À l'heure où tout le Québec se réjouit de l'élection d'une première femme mairesse à la tête de la métropole; à l'heure où on cherche à atteindre la parité dans nos CA, nos comités exécutifs, nos équipes ministérielles; à l'heure où on légifère pour qu'il y ait équité dans le traitement salarial des femmes et des hommes... à cette heure, on nomme trois hommes à la tête d'un projet visant à repenser l'école, un milieu où oeuvrent au quotidien 70% de femmes? Le plafond de verre, il est loin d'être crevé si un ministre ne voit pas ce qu'il y a d'inadmissible à accorder à trois hommes le pouvoir de décider ce que des milliers de femmes devraient porter comme rêves et comme ambitions pour elles-mêmes et pour l'avenir de leur profession.

Il ne travaille pas à l'amélioration des conditions de scolarisation des jeunes : il travaille à nous dorer la pilule, à un an des élections.

La politique-spectacle, telle qu'on la pratique par les temps qui courent à Québec, semble essentiellement destinée à faire oublier des années de compressions qui ont fait mal aux élèves et aux enseignants, et dont les milieux peinent à se remettre. Quand le ministre invite trois profs à venir déjeuner avec lui le matin de la Journée mondiale des enseignants, et qu'il procède par tirage au sort à partir de sa page Facebook, il ne fait pas autre chose que ce qu'il accomplit ici à partir de l'image publique de trois vedettes médiatiques : il fait une job de relations publiques. Il ne travaille pas à l'amélioration des conditions de scolarisation des jeunes : il travaille à nous dorer la pilule, à un an des élections.

Plus grave et plus fondamental : il délègue à d'autres (en l'occurrence, au trio de vedettes du Lab-École) l'une des missions fondamentales de l'État : celle qui consiste à orienter les décisions en éducation, qui sont les plus à même de façonner l'avenir d'un peuple. Il règle en mode PPP ce qui devrait être réfléchi par les acteurs du milieu : les enseignants et enseignantes, les directions d'école, les universitaires et les chercheurs, le Conseil supérieur de l'éducation... Il y en a du monde, au Québec, qui baigne dans ce milieu et qui n'en pense pas moins «à l'extérieur de la boîte» : des gens qui ont des rêves et qui se heurtent à un appareil étatique obsolète et muet, il y en a plein nos écoles, nos commissions scolaires et nos universités!

M. le Ministre, on sort du champ des caméras quelques minutes et on dit «oui», «oui» pour vrai, avec les budgets adéquats et l'enthousiasme nécessaire, à deux-trois projets issus du terrain, pour un beau total de 3 millions de dollars?

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