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Le concours «Pige ton prof» du ministre de l’Éducation

Si le ministre entend réellement faire de l’éducation une priorité, qu’il oublie les déjeuners.

05/10/2017 06:00 EDT | Actualisé 05/10/2017 06:00 EDT
La Presse canadienne/Jacques Boissinot
Ce n’est pas en se donnant en spectacle et en transformant le rôle de ministre en animateur de foule qu’on redonnera ses lettres de noblesse à l’éducation.

Le ministre de l'Éducation vient de se surpasser en matière de transfert des recettes télévisuelles dans le champ politique : il a lancé cette semaine un concours permettant à trois enseignants de venir déjeuner avec lui. Pour faire partie de l'heureux trio gagnant, suffit d'écrire un mot au bas de la page Facebook du ministre. Ensuite, on pige, et on se retrouve relax au resto avec le ministre frais rasé. Pas d'ordre du jour, pas d'attachés politiques, pas de liasses de documents à traîner ou de dossiers à préparer. Un ou deux photographes et le tour est joué.

Cette initiative est de la même trempe que celle qui a propulsé le trio Larrivée – Lavoie – Thibault au rang d'experts du milieu de l'éducation. Dans leur cas, on n'a pas eu besoin de concours pour leur ouvrir les portes du paradis ministériel : la vox populi avait déjà plébiscité les trois vedettes.

Dans la catégorie de la politique-spectacle telle qu'elle se vit actuellement, on peut aussi placer les consultations sur la réussite éducative qui, malgré le vernis officiel qu'on leur a donné, demeurent d'habiles exercices de relations publiques : on sillonne le Québec, on s'affiche partout en mode «ouverture», on laisse les gens s'exprimer, et après, on décide. Seul. Dans son bureau. En balayant de la main ce que des instances aussi avisées que le Conseil supérieur de l'éducation peuvent avoir à dire concernant, par exemple, l'implantation précipitée du cours d'éducation financière cet automne : «C'est un avis qui vient du Conseil. Je n'ai pas l'intention de le suivre. [...] Pour l'instant, je suis le plan qui est le mien. »

Ces expériences et ces savoirs, ils ne peuvent pas se faire connaître en un flash photo, entre le café et les viennoiseries : ils commandent un travail de compilation, d'analyse, de réflexion...

Ainsi, toutes ces mascarades empruntent à l'univers du spectacle télévisuel, voire à celui du showbizz, des modes de communication qui relèvent de tout sauf de la réflexion sur des enjeux cruciaux : ce n'est certainement pas entre deux bouchées de croissant qu'on règlera les problèmes criants de notre système d'éducation. Tout au plus le ministre repartira-t-il de ce déjeuner avec deux ou trois anecdotes truculentes sur le métier d'enseignant, dont il pourra par la suite émailler ses discours. Ce n'est assurément pas, de toute manière, dans des discours individuels et particuliers qu'il pourra et devra puiser matière à réflexion : les décisions en matière d'éducation sont fondamentales; elles orientent tout le parcours et elles définissent l'avenir d'un peuple. Pour cette raison, elles doivent être nourries par l'expérience, riche et nombreuse, des acteurs du terrain; elles doivent aussi être étoffées par les savoirs théoriques et empiriques que les chercheurs d'ici et d'ailleurs ont à nous transmettre. Ces expériences et ces savoirs, ils ne peuvent pas se faire connaître en un flash photo, entre le café et les viennoiseries : ils commandent un travail de compilation, d'analyse, de réflexion... Ils commandent, entre autres, ce que fait le Conseil supérieur de l'éducation.

Ce n'est pas en se donnant en spectacle et en transformant le rôle de ministre en animateur de foule qu'on redonnera ses lettres de noblesse à l'éducation : organiser un concours pour mousser sa popularité et celle de sa page Facebook, c'est réduire l'éducation à un objet de consommation, au même titre que le voyage ou la chaîne stéréo qu'on s'empresse d'essayer de gagner sur des lignes ouvertes.

Si le ministre entend réellement faire de l'éducation une priorité, qu'il oublie les déjeuners : qu'il s'enferme plutôt dans un bureau avec le président du Conseil du trésor pour tenter de le convaincre de redonner à nos écoles les millions dont elles ont été amputées ces dernières années.

Si le ministre entend réellement faire de l'éducation une priorité, qu'il oublie les déjeuners : qu'il s'enferme plutôt dans un bureau avec le président du Conseil du trésor pour tenter de le convaincre de redonner à nos écoles les millions dont elles ont été amputées ces dernières années. Qu'il joue le rôle pour lequel il a été élu, qu'il élève sa fonction à ce qu'elle devrait être : non pas celle d'un meneur de claque, mais bien celle d'un digne et fier représentant du monde des idées, de la pensée et des savoirs transmis.