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École à la maison: on lâche du lest?

Les pratiques en vigueur dans les écoles alternatives du Québec ne sont pas si éloignées de celles qui se vivent dans les familles qui ont choisi de faire l’école à la maison.

01/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 01/09/2017 09:00 EDT
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Qu’est-ce qui fait que le gouvernement, dans son projet de loi 144, entend serrer la vis aux familles?

Le gouvernement a récemment déposé son projet de loi 144 qui prévoit assurer la scolarisation de tous les enfants résidant au Québec, peu importe le statut migratoire de leurs parents, et qui entend aussi veiller au respect de l'obligation de fréquentation scolaire.

Si on peut se réjouir, notamment à Montréal, de voir enfin reconnue la possibilité que soient scolarisés tous les enfants, même ceux dont les parents n'ont pas régularisé leur situation migratoire, le second pan du projet de loi inquiète : oui, il y avait un coup de barre à donner sur le plan des écoles illégales qui dispensaient un enseignement religieux bien éloigné du programme ministériel (et apparemment, les choses se déroulent somme toute bien de ce côté, les familles fréquentant des écoles juives illégales ayant conclu une entente avec la Commission scolaire English Montreal afin d'obtenir un soutien aux apprentissages qui sont désormais faits à la maison), mais non, il ne faudrait surtout pas jeter le bébé avec l'eau du bain.

Le bébé, ce sont ces centaines (probablement ces milliers) de familles qui, dans l'ensemble du Québec, ont fait le choix de scolariser leurs enfants à la maison. Contrairement aux croyances répandues, la proportion de ces familles qui, au Québec, font ce choix pour des raisons religieuses est très faible; en réalité, comme l'a montré la chercheuse Christine Brabant, «les principaux facteurs à la base de ce choix sont un désir de poursuivre un projet éducatif familial, une objection aux modes d'organisation du système scolaire, une volonté d'offrir de l'enrichissement et un souci du développement socioaffectif des enfants». (Christine Brabant, L'éducation à domicile au Québec : les raisons du choix des parents et les principales caractéristiques sociodémographiques des familles, mémoire, Université de Sherbrooke, 2004, p.4.)

Les pratiques en vigueur dans les écoles alternatives du Québec ne sont pas si éloignées de celles qui se vivent dans les familles qui ont choisi de faire l'école à la maison.

Ces familles ont donc fait un choix éclairé! Plusieurs d'entre elles connaissent d'ailleurs très bien le système éducatif, comptent des enseignants parmi leurs proches, sont bien au fait de différentes approches modernes et novatrices en éducation... Elles ont simplement poussé un cran plus loin ce que le système scolaire intègre en ses murs : le réseau des écoles alternatives. Ces écoles, qui connaissent actuellement une explosion de popularité et qui ne cessent de se développer à la demande des familles, permettent en effet d'expérimenter des modes d'apprentissage différents : classes multiâges, présence des parents en classe, apprentissages à l'extérieur des murs de l'école, absence de devoirs, de cahiers d'exercices, d'examens... Bref, les pratiques en vigueur dans les écoles alternatives du Québec ne sont pas si éloignées de celles qui se vivent dans les familles qui ont choisi de faire l'école à la maison.

Donc qu'est-ce qui inquiète tant dans ces pratiques marginales? Qu'est-ce qui fait que le gouvernement, dans son projet de loi 144, entend serrer la vis aux familles? Qu'est-ce qui fait que la CSDM souhaite que le gouvernement aille encore plus loin et détaille, dans son projet de loi, «toutes les modalités spécifiques en lien avec l'enseignement à la maison (projet d'apprentissage, évaluation de la progression et suivi)»? (Mémoire déposé par la CSDM dans le cadre des audiences du projet de loi 144, p.8.)

Les abus, bien évidemment! Nos décideurs politiques et nos administrateurs craignent, à juste titre, les cas où des enfants seraient sous-scolarisés et sous-stimulés, laissés à eux-mêmes ou formés selon des croyances ou des doctrines qui s'éloigneraient de manière importante du programme scolaire québécois. Ça, on peut le comprendre et les regroupements de familles qui font l'école à la maison le comprennent très bien aussi : dans un mémoire présenté au ministre de l'Éducation en décembre 2016, l'Association québécoise pour l'éducation à domicile (AQED) proposait d'ailleurs, en se fondant sur ce qui se fait en Écosse, 7 critères qui permettent de déterminer si un enfant vit une démarche éducative positive (ou pas). On propose ainsi aux autorités de vérifier si les parents sont impliqués de manière assidue auprès des enfants, si les enfants sont en contact avec un large éventail d'activités, s'ils ont accès à des ressources, à du matériel, s'ils font des activités physiques, etc.(AQED, L'éducation à domicile au Québec : Cinq recommandations pour le ministre de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, décembre 2016, p.6.)

Ces familles sont conscientes de l'importance d'offrir une éducation de qualité aux enfants qui sont scolarisés à la maison, mais elles refusent la logique qui leur impose un cadre scolaire sur la table de la cuisine plutôt que sur un pupitre.

Ces familles sont conscientes de l'importance d'offrir une éducation de qualité aux enfants qui sont scolarisés à la maison, mais elles refusent la logique qui leur impose un cadre scolaire sur la table de la cuisine plutôt que sur un pupitre. On peut les comprendre! Comme l'a décrit la chercheuse Christine Brabant, ces familles ont des pratiques éducatives variées qui font «grand usage des richesses de la collectivité que sont les connaissances et les ressources des amis, du voisinage, de la parenté ainsi que celles des bibliothèques, des centres récréatifs et sportifs, des musées, des galeries d'art, des commerces et organismes locaux, sans oublier, depuis quelques années, de l'Internet».(Christine Brabant, p. 92.) Par ailleurs, ces familles sont réseautées, notamment à Montréal, et elles se soutiennent dans le développement de pratiques éducatives porteuses. Elles vivent des modes de scolarisation marginaux, mais elles les vivent de manière saine, inventive, heureuse.

Que voulons-nous, maintenant? Leur couper l'herbe sous le pied? Les faire entrer dans le moule au lieu d'apprendre d'elles, de s'inspirer de leurs pratiques, d'écouter ce qui les a fait décrocher du système? Ayons à tout le moins conscience que plus nous serrerons la vis, plus certaines de ces familles se marginaliseront et vivront dans la clandestinité leurs choix éducatifs. Actuellement, on évalue à 40% le nombre de familles qui scolarisent leurs enfants à la maison sans le déclarer à leur commission scolaire d'appartenance : elles craignent d'être enrégimentées, elles ont déjà connu des expériences difficiles, le lien de confiance n'existe pas... et elles se terrent. Si le gouvernement et les commissions scolaires décident d'imposer des suivis coercitifs, des modes d'évaluation et d'apprentissage, des balises de plus en plus nombreuses et qui contreviennent au système de valeurs de ces familles, elles vont être simplement plus nombreuses à trouver les façons d'éviter tout contact avec le système scolaire.

Le Québec, qui se veut moderne, ouvert et avant-gardiste va-t-il céder à la tentation de transformer les commissions scolaires et les écoles en corps policiers ou va-t-il trouver, lui aussi, le moyen de s'entendre avec ces familles sur des façons de collaborer en tout respect pour leurs choix?

L'association qui regroupe ces familles propose une démarche tout autre : une main tendue vers le système scolaire, des intervenants scolaires bien formés pour répondre aux besoins de ces familles, respectueux de leurs choix, aptes à les outiller dans leurs démarches. Elle souhaite des encadrements, mais des encadrements qui ne soient pas des façons de remettre en question et de tuer dans l'œuf les choix éducatifs faits par ces familles. L'Ontario aurait ainsi trouvé des façons d'encadrer ces modes de scolarisation en développant des relations de confiance avec les familles qui les pratiquent. Le Québec, qui se veut moderne, ouvert et avant-gardiste va-t-il céder à la tentation de transformer les commissions scolaires et les écoles en corps policiers ou va-t-il trouver, lui aussi, le moyen de s'entendre avec ces familles sur des façons de collaborer en tout respect pour leurs choix?

À l'heure où le Québec accueille à bras ouverts, dans ses écoles, les enfants dont les familles n'ont pas de statut migratoire reconnu et où il apaise les craintes de ces familles qui craignent le contact avec le système public, comment peut-on concevoir maintenir ces peurs chez une autre tranche de la population qui vit, elle aussi, dans la marginalité, mais qui aimerait bien cesser de vivre au noir?

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