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Comment favoriser un meilleur avenir en Tunisie? (1/2)

23/12/2013 12:39 EST | Actualisé 21/02/2014 05:12 EST

C'est avec satisfaction que j'entrevois la fin de mon semestre d'échange à l'Université de Carthage en Tunisie. Au cours des derniers mois, j'ai eu la chance de partager la vie d'un peuple qui traverse des moments uniques de son histoire, soit la transition d'une dictature à une démocratie. Ce dernier blogue sera divisé en deux parties; dans la première, je donnerai la parole à quatre jeunes étudiantes que j'ai côtoyées tout au long du semestre. Celles-ci nous font part de leurs ambitions et de leurs inquiétudes concernant leur avenir en Tunisie.

Depuis le début du printemps arabe, le sort réservé aux jeunes femmes dans les pays révolutionnaires a soulevé de nombreux débats. Comment doivent-elles se comporter dans la société, quels habits doivent-elles porter, quelle sera leur place sur le marché du travail, etc. Dans ce débat, qui soulève aussi beaucoup de passion en occident, on a, selon moi, peu donné la parole à la jeunesse féminine. J'ai donc profité de l'occasion pour leur poser la question : « Comment favoriser un meilleur avenir en Tunisie ? » Voici les réponses de Hend, Miriam Salma et Asma, quatre jeunes étudiantes aux idées diversifiées.

Pour Miriam, issue d'une famille partageant des valeurs libérales, l'héritage de Habib Bourguiba, père de l'islam libéral tunisien, doit non seulement être préservé, mais la société tunisienne doit poursuivre le projet bourguibiste, celui de l'évolution vers une société moderne :

« Étant fille d'un mariage mixte, j'ai toujours navigué dans une culture internationale plutôt que nationale. Mes parents m'ont transmis une culture libérale et ouverte sur le monde. Depuis janvier 2011, nous avons constaté qu'il y a maintenant un décalage grandissant entre les lois tunisiennes, qui sont parmi les plus progressistes des pays islamiques, et les valeurs conservatrices que partage encore une grande partie de la population ».

Alors que la révolution tunisienne constitue une opportunité de continuer la mise en place d'une société libérale au plan des valeurs et égalitaire au plan économique, une partie de la population remet en cause ce projet de société :

« Malheureusement, je ne peux cacher mes réserves et mes inquiétudes quant à l'avenir de l'islam libéral tunisien. On ne peut nier qu'une minorité importante de Tunisiens partagent les mêmes valeurs libérales que ma famille m'a transmises. Toutefois, ferons-nous le poids contre le mouvement conservateur religieux incarné par Ennahda ?»

Miriam est une jeune femme ambitieuse et voit le monde s'ouvrir à elle. Que cela soit en Tunisie ou ailleurs, elle affirme qu'elle ne vivra que dans une société où elle ne pourra s'assumer comme femme libre.

Pour Hend, résolument positiviste, les difficultés de la transition politique ne déstabilisent pas les ambitions qu'elle a pour son pays:

« Dès les premiers instants de la révolution, je pouvais ressentir la véritable signification d'être citoyenne. Cet éveil collectif a fait surgir en moi une sensation alors inconnue à l'époque, celle de la responsabilité envers ma patrie, la Tunisie. C'est, entre autres, l'éveil de ce patriotisme qui m'a poussée à m'inscrire à l'Université de Carthage, en Sciences juridiques politiques et sociales ».

Hend est cependant consciente que l'ensemble de la population tunisienne ne partage pas les mêmes ambitions qu'elle. Si la démocratie favorise la participation des citoyens, la dictature mène souvent à l'apathie:

« Selon moi, les convictions sont toujours présentes dans l'esprit collectif. Toutefois, les résultats ne sont pas encore au rendez-vous. Outre les difficultés techniques, il est impossible d'exiger du peuple tunisien, qui n'est maître de son destin que depuis 2 ans, de participer activement à la vie politique. Que cela soit sous la conquête arabe, le protectorat français, Habib Bourguiba ou Ben Ali, le peuple tunisien n'a jamais participé à la résolution des enjeux majeurs de sa société ».

Selon Hend, ce changement de culture nécessitera plusieurs générations. Toutefois le courage dont sa génération, c'est-à-dire la jeunesse tunisienne, a fait preuve en 2011 modifiera durablement leur avenir. Désormais, il est impossible de faire marche arrière et la jeunesse devra prendre en main son destin.

Pour Asma, militante auprès de l'Union générale tunisienne des étudiants (UGTE), un syndicat étudiant proche des mouvements conservateurs religieux, la priorité est de mettre en place une culture du travail. Même si celle-ci aimerait voir naître en Tunisie une démocratie inspirée de l'héritage arabo-musulman puisant ses sources du Coran et de la Sunna, selon elle, le problème est avant tout économique :

« Selon moi, en Tunisie, il existe une multitude d'entraves qui décourage l'initiative personnelle et l'entrepreneuriat. Je constate que les 50 dernières années d'ère destourienne ont corrompu la société tunisienne. Au nom du réformisme destourien, les amis du pouvoir ont sclérosé l'économie en mettant la main sur les secteurs importants de l'économie tels que les télécommunications et le tourisme. La priorité est de redonner l'économie tunisienne au peuple tunisien ».

Quant à Salma, elle affirme que la femme tunisienne bénéficie, depuis les cinquante dernières années, du meilleur statut féminin dans le monde arabe grâce à une politique clairvoyante misant sur son intégration à la sphère publique. Toutefois, elle s'inquiète:

« Cette politique féministe s'inscrivant incontestablement dans un processus de modernisation du pays reste confrontée aux mentalités conservatrices d'une partie de la société tunisienne adhérant à l'islamisme politique. De plus, l'arrivée de la démocratie accorde plus que jamais à cette partie de la population la possibilité de participer à l'élaboration des lois par le jeu démocratique».

Salma insiste sur l'importance de la séparation entre le pouvoir religieux et le pouvoir étatique. Selon elle, l'islam ne devrait jamais être instrumentalisé à des fins politiques tel que pratiqué par le mouvement d'Ennahda. D'ailleurs, cette séparation était déjà proposée par certains philosophes musulmans au XIIe siècle (concept que j'ai abordé dans mon précédent blogue). Elle dénonce aussi le double discours d'Ennahda quant à la liberté d'expression:

« Profitant de la liberté d'expression récemment acquise en Tunisie, Ennahda veut se montrer comme un vrai groupe de pression sociale. L'occupation de la faculté des lettres de la Manouba, en novembre 2012, par un groupe de salafistes, afin de défendre le droit des étudiantes de porter le Niqab, montre également l'audace nouvellement acquise des fondamentalistes dans l'affirmation de leur vision sociale.

Toutefois, ces revendications, que nous pouvons considérer comme légitimes de la part de ces fondamentalistes religieux, peuvent prendre une tout autre tournure lorsqu'il s'agit de défendre ce qu'ils considèrent comme des atteintes à la religion ou à la morale. Le 1er août 2012, le parti Ennahdha a présenté à l'ANC un projet de loi criminalisant les « atteintes au sacré ». Le texte dresse une liste des symboles, lieux et objets considérés comme sacrés et propose l'ajout d'un article au Code pénal tunisien pour sanctionner ces actes d'une peine qui pourrait aller jusqu'à deux ans de prison. Ennahda considère que la liberté d'expression et de création ne pouvait être absolue et sans contrôle. »

Malgré le respect de Salma pour l'héritage arabo-musulman, celle-ci estime que les législations criminalisant « l'atteinte au sacré » constitueraient une violation des libertés d'expression et d'opinion. De plus, la formulation généraliste des infractions ouvre la voie à des interprétations liberticides.

Les conversations que j'ai eues au cours des derniers mois avec ces collègues étudiantes m'ont permis de constater que les femmes tunisiennes participent activement au jeu politique. Même si l'on doit encore observer une faible participation de leur part au sein des partis politiques, celles-ci sont de plus en plus présentes dans le milieu syndical et associatif. Je tiens personnellement à les remercier d'avoir contribué à ce billet.

Dans la deuxième partie de mon blogue, après avoir passé quatre mois en Tunisie, je vous ferai part de mes propres réflexions quant au processus de démocratisation en Tunisie.

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