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Pour une histoire «rationnelle» du Québec

31/03/2013 10:38 EDT | Actualisé 31/05/2013 05:12 EDT

Depuis quelques années, un débat fait rage parmi les historiens québécois, qui s'entre-déchirent à propos de la question suivante: comment faut-il enseigner l'histoire du Québec? Ce débat n'est que le plus récent des conflits frontaliers dans une longue série d'escarmouches où deux camps s'affrontent.

Le premier camp, composé de ceux que l'on peut appeler les «classiques», affirme que dès le 18e siècle, les Québécois étaient attachés à de vieilles mentalités arriérées et que leur conservatisme les rendait hostiles au progrès. Le second camp, celui des «révisionnistes», voit l'histoire du Québec comme un long processus de modernisation. Le premier camp accuse souvent le second camp d'essayer de «javelliser» notre histoire nationale. Le second accuse le premier de créer des rhétoriques politiques pour justifier leurs idéologies. Malheureusement, les deux camps ne font aucun cas de la puissante contribution (conciliatrice) des économistes, qui met au premier plan le concept de rationalité.

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Le principe est le suivant: les êtres humains sont rationnels, c'est-à-dire qu'ils répondent aux incitations produites par le marché, les institutions et l'environnement dans lequel ils évoluent. Cette idée est reçue avec scepticisme par les historiens québécois, qui font ainsi figure d'exception car elle est au contraire communément acceptée par les historiens économiques (et les économistes-historiens) ailleurs dans le monde. Rien d'étonnant à cela puisqu'elle repose sur une montagne de preuves. Les historiens «classiques», qui mettent l'accent sur les mentalités traditionalistes des Québécois, se sont longtemps inspirés de courants d'idées analogues en Allemagne, en Russie, en Irlande, en France et aux États-Unis afin d'expliquer le retard économique et social que le Québec a accusé jusqu'au début des années 1940.

Toutefois, dans tous ces pays, des économistes (aussi bien en Allemagne, qu'en France, qu'en Russie, en lrlande, ou aux États-Unis) se sont donné la peine de compiler des sources de données impressionnantes. Ils ont interprété celles-ci à la lumière des théories économiques. Dans tous les cas, ces chercheurs ont pu constater que le concept de rationalité est valable pour toutes les époques : les individus essaient de maximiser leur bien-être, répondent aux incitations du marché et des institutions qui entourent ce marché. La culture «dominante», peut amplifier ou modérer les réponses des individus à ces incitations, mais elle n'est qu'une variable dans l'ensemble du mécanisme d'évolution d'une société. Elle peut empêcher les institutions publiques d'évoluer, mais ne peut empêcher toute évolution d'avoir lieu. Ainsi, les historiens classiques ont-ils créé une narration historique basée sur une mauvaise compréhension de la réalité.

Prenons un exemple concret: celui des premières décennies du 19e siècle. Prenant leurs distances avec la vision classique, l'économiste Gilles Paquet et l'historien Jean-Pierre Wallot ont élaboré de manière convaincante les premiers éléments d'une explication démontrant que l'insertion du Québec dans un empire britannique hégémonique aux 18e et 19e siècles a permis une croissance économique importante du Québec. Selon eux, le contrôle des océans par les Britanniques a permis aux compagnies de navigation de devenir plus efficaces et plus productives tout en réduisant les risques associés au commerce maritime. En économie, on dit que des marchés plus étendus permettent aux individus de se spécialiser davantage là où ils sont les plus efficaces et d'échanger par la suite. L'expansion des marchés provoquée par des innovations dans le domaine des transports a permis aux Québécois de ne plus se cantonner dans une économie de survie essentiellement autarcique. Ils purent consacrer de plus en plus de temps à des tâches orientées vers les marchés intérieurs et extérieurs. Ils purent se spécialiser davantage, s'enrichir, devenir moins dépendants des aléas environnementaux.

Cette explication économique, valide pour une multitude de pays à l'époque considérée par Paquet et Wallot, transforme radicalement notre interprétation de l'évolution politique du Québec. Les réductions progressives des barrières commerciales (tant naturelles que gouvernementales) au libre-échange au début du 19e siècle ont fait en sorte de réduire la capacité des propriétaires terriens d'exiger des rentes très élevées on retrouve le même phénomène dans d'autres pays occidentaux. Inquiets, ces propriétaires ont tout fait pour utiliser les institutions publiques afin de déplacer le fardeau fiscal vers les marchands, de limiter l'offre de terrains et de limiter la mobilité des habitants. Ainsi, les actions de ce petit groupe d'individus auraient pu permettre le développement d'institutions publiques hostiles à la croissance économique (mais servant leurs intérêts).

Plusieurs études historiques portant sur d'autres pays arrivent aux mêmes conclusions. En ignorant une telle utilisation des concepts provenant de la science économique, les historiens du camp classique oublient de voir la nature du lien entre le monde des idées et celui actions. Ce faisant, ils ouvrent la porte aux critiques des révisionnistes qui cherchent à dépeindre une image moins misérabiliste.

D'emblée, il faut dire que je rejette aussi l'interprétation des révisionnistes. Pour reprendre les mots d'un autre historien, les révisionnistes sont «animés par le désir de chercher dans le passé les racines d'une société anormale, moderne, vibrante et pluraliste». Tout comme les «classiques», ils évacuent toute la contribution de la science économique dans l'explication des comportements individuels. Le travail des révisionnistes consiste à affirmer que le Québec était une société «normale». Alors que les classiques mettent l'accent sur le retard du Québec et les mentalités traditionalistes du Québec, les «révisionnistes» cherchent seulement à minimiser l'ampleur du retard. Ce faisant, ils aseptisent notre histoire en éliminant la connexion entre les idées, notre culture, nos institutions historiques et l'évolution socio-économique du Québec (chose que les classiques font de manière très maladroite). Leur vision quasi mécanique d'une trajectoire modernisatrice du Québec depuis la conquête par les Britanniques en 1760 jusqu'à aujourd'hui est tout aussi trompeuse que la vision des historiens de l'école classique.

On ne peut bien comprendre les actions et les idées des Québécois qu'en les situant dans le cadre institutionnel dans lequel ils évoluent, cadre institutionnel qui façonne leurs incitations. Inspirée de la science économique, cette approche postule que les institutions produisent des incitations tant pour leurs membres que pour leurs non-membres et qu'elles influencent l'évolution socio-économique d'une nation. Par la suite, ces incitations sont amplifiées ou tempérées par la culture présente. La culture - ces normes, croyances et traditions qui affectent nos institutions -, affecte aussi nos attentes. Les individus tentent d'évaluer ce que l'avenir leur réserve, nous enseigne, en science économique, le modèle dit des « attentes rationnelles» développé en partie par Thomas Sargent, lauréat du prix Nobel d'économie de 2011. Les individus prennent en considération les actions probables du gouvernement et agissent ensuite en conséquence.

Comment l'individu forme-t-il ses attentes? Ses attentes à l'égard de l'inflation, de la croissance économique et des politiques publiques dépendent des informations dont il dispose. Les croyances, les traditions, les normes, etc., représentent une part essentielle des informations qui permettront à un individu de former des « attentes rationnelles ». Mais ces croyances sont le résultat d'actions passées qui ont été influencées par les institutions en place. L'étude des institutions et des incitations - pourtant pratique courante dans le monde anglo-saxon - a été complètement évacuée de la littérature québécoise, plus particulièrement par les révisionnistes.

C'est seulement en utilisant le postulat de la rationalité tel que compris par les économistes que nous pourrons effectuer un exercice de compréhension historique sans «javelliser» notre histoire. Cet exercice, qui n'a pas encore atteint son plein développement, est essentiel à l'appréciation de notre héritage et de nos origines.

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