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Pierre Fortin: le pragmatique qui utilisait des raccourcis

26/05/2013 10:30 EDT | Actualisé 26/05/2013 10:30 EDT
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Récemment, l'économiste Pierre Fortin est passé en entrevue à Radio-Canada avec Gérald Fillion pour parler de l'économie du Québec. Il a fait plusieurs affirmations qui, pour les auditeurs de l'émission, pouvaient paraître impressionnantes.

Venant de M. Fortin, ces affirmations ne sont pas nouvelles: il en parle depuis le début des années 2000 afin de nous permettre d'apprécier les progrès réalisés par le Québec depuis la Révolution tranquille. Toutefois, lorsqu'on creuse en détail les données des Annuaires Statistiques de la Province de Québec, des Canada Year Books, des Canada Labour Gazette, des tables des différents recensements ainsi que des rapports annuels des différents ministères du Québec, on réalise que M. Fortin fait usage de plusieurs raccourcis pour appuyer son point de vue.

Puisque j'ai rédigé récemment un livre sur l'histoire économique du Québec de 1900 jusqu'à aujourd'hui, qui aborde notamment les études de Pierre Fortin, je pense avoir ici une occasion de rectifier les faits. Voici donc le premier d'une série de trois articles qui traiteront des propos de M. Fortin.

Éducation

Dans cette entrevue avec Gérald Fillion, Pierre Fortin mentionne les progrès phénoménaux de l'éducation pendant et après la Révolution tranquille, allant même jusqu'à mentionner que les Québécois francophones étaient moins éduqués que les Noirs américains. Dans ses écrits, M. Fortin attribue les progrès observés aux grandes réformes de la Révolution tranquille. Néanmoins, cette interprétation ne tient pas debout, puisque le rattrapage du Québec sur le plan de scolarité a commencé avant les réformes de la Révolution tranquille, et cette dernière a ralenti ce rattrapage à certains égards.

Premièrement, il faut comprendre qu'entre 1911 et 1941, le niveau de scolarisation (le nombre d'années d'études en moyenne) a augmenté moins rapidement au Québec qu'ailleurs au Canada, de telle sorte qu'un écart important était apparu. En fait, il faut noter qu'en 1901, la fréquentation scolaire effective au Québec était supérieure à celle observée en Ontario en 1901, avant de connaître tout un déclin. Toutefois, au cours de la décennie allant de 1951 à 1961, le Québec effaça la totalité de l'écart qu'il avait creusé entre 1911 et 1941. En 1961, la scolarité moyenne des Québécois représentait 91,86 % de celle des Ontariens et 93,69 % de celle des autres Canadiens, plutôt que 86,29 % et 88,60 % en 1941. Du coup, les progrès réalisés pendant la Révolution tranquille semblent moins impressionnants.

Ironiquement, M. Fortin ne mentionne pas ces faits qu'il avait pourtant relevés dans une étude publiée en 2001. En choisissant comme point de comparaison l'année de naissance, M. Fortin remarquait qu'en 1991, un Québécois né en 1926 avait un niveau d'instruction équivalent à 82,6 % de celui de l'Ontarien, et à 74,4 % de celui d'un Blanc américain. Pour un Québécois né en 1946, c'est-à-dire un Québécois qui a fréquenté l'école pendant la supposée Grande Noirceur, cette proportion atteignait 91,4 % par rapport aux Ontariens et 86,7 % par rapport aux Blancs américains.

Ces statistiques peuvent être confirmées en regardant les données sur la fréquentation effective des écoles. Alors que le Québec a perdu du terrain constamment jusqu'à 1945 relativement à l'OOntario, mais il rattrape par la suite (un bond de 79% à 89% relativement à l'Ontario entre 1945 et 1957). En fait, en prenant les statistiques sur les élèves inscrits à l'école secondaire en pourcentage de la population de 12 à 16 ans (celle qui devait être à l'école secondaire), on voit un saut de 27,94% en 1945-46 à 67,66% en 1959-60 (contre 67,86% et 88,33% pour l'Ontario).

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Deuxièmement, Pierre Fortin choisit soigneusement ses faits pour appuyer ses affirmations sur les écarts de scolarité avec les noirs américains. Lorsqu'on mesure la scolarisation d'une société en tenant compte des années passées sur les bancs d'école, il faut se poser la question suivante: est-ce que la valeur d'une année scolaire quelconque dans la société A est équivalente à celle de l'année scolaire correspondante dans la société B? M. Fortin évacue cette question en affirmant que puisque les Noirs américains étaient plus instruits que les Québécois, puisqu'ils avaient passé davantage d'années sur les bancs d'école.

La littérature documentepopourtant de manière détaillée la qualité de l'éducation de chaque groupe ethnique aux États-Unis. Les écarts sont très larges d'un groupe à l'autre et peuvent équivaloir à plusieurs années de scolarité. Si on tient compte de la qualité, notamment de la taille des classes, on voit à quel point l'estimation de M. Fortin est floue. En 1959 1960, la taille moyenne des classes dans les écoles de confession catholique était de 22,85 élèves par enseignant, alors qu'elle était de 22,5 élèves par enseignant chez les protestants. En plus, il faut considérer que même si la qualité de l'éducation s'est améliorée pour tous les Américains, les catholiques du Québec semblaient bénéficier d'une éducation de meilleure qualité que les Noirs américains et de qualité égale à celle des riches États américains.

Prenons en exemple l'État américain de Géorgie, qui compte une population importante de Noirs : en 1960, le nombre d'élèves par enseignant était de 31 pour les Noirs et 29 pour les blancs. Ainsi, les classes étaient nettement plus nombreuses (et donc de moindre qualité) en Géorgie qu'au Québec. Face à l'ensemble des États-Unis, on parle d'un ratio de 25,6 pour 1960 1961 ce qui confère encore au Québec un léger avantage. Ainsi, il est très probable que la faible qualité de l'éducation offerte aux Noirs américains renverse complètement l'hypothèse de M. Fortin.

Même si on accepte l'estimation de Pierre Fortin, le Québec efface quand même son retard avant la Révolution tranquille. En effet, lorsqu'on examine l'évolution de la fréquentation scolaire des enfants et adolescents de 5 à 20 ans (de l'école primaire jusqu'à l'université) au Québec entre 1930 et 1950, on remarque une diminution de 1,38 %, pendant que cette fréquentation connaissant une hausse de 24,05% chez les Noirs américains. Toutefois, entre 1950 et 1960, la hausse est de 23,4 % au Québec, contre 15,11 % chez les Noirs américains, l'écart disparaissait progressivement à partir de 1950.

Finalement, M. Fortin se garde bien de mentionner des chiffres qui pourraient nuire à sa lecture de l'histoire du Québec, puisque la Révolution tranquille a effacé une partie des progrès relatifs que le Québec avait accomplis. Regardons le domaine de l'éducation universitaire. En 1951, le taux de diplômés universitaires équivalait à 70 % de celui de l'Ontario. En 1961, à la veille de la Révolution tranquille, on parlait plutôt de 85 %, et de 98 % par rapport au reste du Canada. Cependant, la position relative du Québec s'est dégradée depuis 1961. Après grimpé à 88 % face à l'Ontario en 1971, le taux de diplômés universitaires au Québec équivalait à 80 % du niveau de l'Ontario lors du recensement de 2006. Face au reste du Canada, cette proportion est passée de 98 % en 1961 à 88 % au recensement de 2006. Autrement dit, les Québécois ont été moins nombreux à obtenir des diplômes universitaires, les diplômes les plus profitables, que les autres Canadiens.

Les Québécois avaient commencé à combler l'écart de scolarité entre eux-mêmes, les autres Canadiens et les Américains avant 1961, et ils n'étaient pas moins instruits que les Noirs américains. La Révolution tranquille et la bureaucratisation de l'éducation n'étaient pas nécessaires pour lancer ou même continuer le rattrapage éducatif du Québec; en fait, elles l'ont probablemenralentiis.

Prochain billet : Le niveau de vie des Québécois avant, pendant et après la Révolution tranquille

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