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Le multilinguisme et le supposé déclin du français

27/10/2012 04:03 EDT | Actualisé 26/12/2012 05:12 EST
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L'ensemble du débat sur le déclin ou sur les progrès du français revient à un seul élément : le multilinguisme. Sans verser dans la caricature, ceux qui voit un déclin assument que le multilinguisme ne crée aucune distorsion des statistiques. Ceux qui voient un progrès estiment que le multilinguisme des immigrants brouille les statistiques.

Un immigrant qui arrive à Montréal et dont la langue maternelle n'est pas l'une des deux langues officielles, n'abandonnera probablement pas celle-ci puisqu'il est normal qu'il cherche à conserver certains éléments de sa culture d'origine. Ainsi, le test ultime de leur intégration à la société québécoise consiste à savoir s'ils apprennent les deux langues officielles pour s'intégrer économiquement et socialement à la société québécoise. Quelle est l'importance de cette réalité pour les statistiques?

Que disent vraiment les données?

Selon le tableau 4 de « Caractéristiques linguistiques des Canadiens », le français comme langue la « plus souvent parlée » à la maison est passée de 81,8% à 81,2% entre 2006 et 2011. C'est ce chiffre qui est mis de l'avant par ceux qui parlent d'un déclin de la langue française. Cependant, quand on regarde la note en dessous de ce tableau, on peut remarquer que « les réponses multiples à la question 'la langue parlée la plus souvent à la maison' ont été réparties à parts égales entre les groupes linguistiques ».

Par exemple, si vous parlez le français, l'anglais et l'italien de manière équivalente dans votre maison, on vous divisait en trois. Lorsqu'on compare avec le tableau 2 de « Le français et la francophonie au Canada » publiée conjointement par Statistiques Canada, on voit que cette petite note en bas de page ceci cause un écart important dans le nombre de personne ayant déclarés utilisé le plus souvent le français (6 146 595 personnes contre 6 085 150 - soit un écart de 61,445 personnes en 2006 et un écart de 105 575 en 2011). Ainsi, le 81,2% claironné par certains est en fait de 82,52% en 2011 et était de 82,66% en 2006 - un déclin bien moins frappant pour l'imagination.

Il faut aussi considérer que les immigrants allophones, qui selon la figure 2 de « Caractéristiques linguistiques des Canadiens », parlent de plus en plus le français à la maison soit de manière « régulière » ou « le plus souvent » alors que l'anglais décline légèrement depuis 2001. Ainsi, lorsque les défenseurs de la thèse du déclin citent le passage de 81,8% à 82,8%, ils regardent seulement ceux qui parlent « le plus souvent » le français et n'additionnent pas ceux qui parlent « régulièrement le français ». En tenant compte de cette réalité liée au multilinguisme croissant des allophones, on voit un progrès de 0,1 points entre 2006 et 2011 (de 86,9% à 87%).

En se concentrant sur la région métropolitaine de Montréal, on confirme vraiment comment le multilinguisme crée des distorsions dans les données qui doivent être corrigées. Selon les données de Statistiques Canada, il y a sept combinaisons de langues possibles : français uniquement, anglais uniquement, autre uniquement, français et anglais, français et autre, anglais et autre et autres combinaisons.

Entre 2006 et 2011, pour la région métropolitaine de Montréal, « anglais seulement » a diminué et « autre uniquement ». La catégorie « français uniquement » a diminué aussi - de plus de 3 points. Toutefois, « français et autre » a augmenté de 2 points, ce qui est plus rapide que « anglais et autre » et « français et anglais » a augmenté de manière important. Toutefois, « autre combinaisons » (qui inclut le trilinguisme) a augmenté légèrement. Et c'est ici qu'une autre erreur pour être retrouvée. Selon Statistiques Canada, « plus de 80 % de cette catégorie est constituée des situations de trilinguisme incluant le français, l'anglais et une autre langue. » Dans la région métropolitaine de Montréal, on parle quand même de plus de 100,000 personnes en 2011, assez significatif vous admettrez.

Si on ajoute « français uniquement », « français et autre », « français et anglais » et 80% de « autre combinaisons », on remarque que le français était présent dans 77.12% des ménages en 2006 contre 77.18% en 2011, ce qui est inférieur au 77.92% de 2001, mais difficilement un « déclin » tragique considérant le changement de la composition démographique de la région de Montréal. En somme, tout ce qui se passe c'est que les ménages montréalais mélangent agréablement les langues dont le français et l'anglais.

Et pourquoi donc?

Il est très clair que le français n'est pas en déclin, mais plutôt que chez les immigrants il se mélange couramment avec les langues maternelles de ces derniers ainsi que l'anglais. Considérant que la connaissance d'une langue est un capital humain d'une grande valeur pour le revenu des individus, il ne faut pas s'étonner que les immigrants cherchent à en apprendre le plus possible. En fait, la connaissance d'une langue additionnelle amplifie les effets sur le revenu des niveaux d'éducations formels atteints par les immigrants. Comme je l'ai déjà dit ici sur le Huffington Post, c'est par la voie de l'économie (et l'appât des gains) que l'intégration des immigrants se fait le plus efficacement. Et on le voit très clairement dans les chiffres sur le français!

En niant la réalité du multilinguisme, on ignore le principal chemin de l'intégration des immigrants via l'amélioration des conditions de vie. En niant cette réalité, les défenseurs de la thèse du déclin du français ignorent les véritables politiques publiques susceptibles d'inciter à l'intégration accrue de ces derniers.

Faits saillants - Recensement 2011